TEXTE : PIERRE DES ESSEINTES

ILLUSTRATION : AUDREY LEROY

En 2010, Netechangisme commandait à l’IFOP la première grande enquête sur les sexualités collectives en France, révélant la montée en puissance de ces pratiques. Depuis, d’autres enquêtes ont confirmé cette tendance. Les chiffres le prouvent : le libertinage est désormais bien ancré dans la société. Enquête

La première fois, de préférence en club… L’enquête menée par Netechangisme en 2010, auprès de 7 000 de ses membres, donnait une idée précise du profil type du libertin, et révélait pour la première fois un panorama quasi exhaustif des sexualités plurielles en France, en dressant un constat : le répertoire sexuel des Français s’est élargi, et les jeux à plusieurs sont de mieux en mieux a

Cette enquête nous a appris que le libertinage apparaissait comme un fantasme très répandu. Un homme sur trois (31 %) – contre 13 % des femmes – aimerait ou pourrait envisager de faire l’amour avec sa partenaire et un autre couple. L’enquête enseigne également que les Français vivraient plus volontiers l’expérience d’un plan à plusieurs dans leur intimité, ou chez un autre couple, plutôt que dans un lieu dédié, par exemple un club libertin. 22 % d’hommes, contre 11% chez les femmes, aimeraient se rendre dans un club libertin. Mais, au-delà du fantasme, on s’aperçoit que les couples qui sont réellement passés à l’acte ont préféré, dans leur grande majorité, le faire en club. C’est l’un des enseignements d’une étude du sociologue Denis Fruleux, qui affirme que plus de 70% des couples s’étant servi d’une annonce (par exemple sur Internet), ont préféré donner les premiers rendez-vous en club.

Motif invoqué : cela permet de se sentir en sécurité sans être obligé de passer à l’acte si l’envie n’est pas présente. Les clubs accueillent aussi, fréquemment, des non-libertins. Les femmes appréciant de s’exhiber en tenues ultra-sexy et caresser d’autres filles sous les yeux des compagnons voyeurs y sont très nombreuses. Du moins dans la zone « bar piste de danse », dont elles ne sortent pas, sauf pour jeter un coup d’œil furtif dans les coins câlins, et mémoriser des images qui pimenteront les ébats conjugaux. Les couples se rendant en clubs pour ressentir le frisson du libertinage sans sauter le pas sont certainement pléthore ! Mais il est difficile d’obtenir des chiffres… À quatre, ou plus… L’Ifop a interrogé les personnes en couple pour savoir si elles pourraient concrètement réaliser un plan à quatre, avec leur partenaire actuel.

Résultat :

Plus d’un homme sur trois en couple (35 %) – contre 16 % des femmes en couple – accepterait, pour autant que leur partenaire leur suggère. Contrairement aux idées reçues, il s’agirait pour elles de se faire plaisir (10 %), plutôt que de faire plaisir à leur conjoint (6 %). Au-delà du simple « plan à quatre »,

33 % des hommes et 20 % des femmes envisageraient de faire l’amour avec plusieurs personnes de sexes différents. En somme, de participer à une partouze. 6% des hommes (contre 3 % des femmes) l’ont d’ailleurs déjà fait.

Parmi les Français âgés de 18 à 69 ans, 7 % ont déjà réalisé au moins un fantasme de nature libertine. Cela semble peu, et pourtant, ce pourcentage montre que le

libertinage n’est plus une pratique marginale, loin s’en faut.

Libertinage et conjugalité. 
Le sondage Ifop révèle une conséquence inattendue de la démocratisation des pratiques libertines : le profil des libertins varie en fonction du lien conjugal. Plus le couple est stable, moins il pratique ! Ce qui bat en brèche une idée reçue bien ancrée, selon laquelle le libertinage concernerait d’abord les couples soudés. En fait, il n’en est rien : on compte chez les libertins 11 % de célibataires, 8 % de personnes en couple mais ne vivant pas ensemble, et 6 % de couples cohabitants.

Interrogés plus spécifiquement sur leurs expériences, les libertins déclarent ne pratiquer qu’occasionnellement les relations à plusieurs avec leur partenaire habituel. En effet, seul un quart (27 %) pratique l’échangisme au moins une fois par mois, les autres ayant ces expériences quelques fois par an (16 %), voire moins souvent (57 %).

Quant à l’impact des expériences libertines sur la vie de couple, il est incontestablement positif, pour les hommes (80 %) comme pour les femmes (65 %). Le libertinage ravive et stimule la sexualité de couple. 55 % des sondés estiment aussi que le libertinage renforce la fidélité.

Internet, eldorado libertin…

Le profil des échangistes varie aussi en fonction du moyen utilisé pour rencontrer des partenaires. Les sites Internet spécialisés sont devenus des moyens de se rencontrer au même titre que les clubs ou les soirées privées. Le site leader dans le domaine, Wyylde (désolé pour cette auto-promo !), compte 300 000 visites par jour, et 2,8 millions d’inscrits. Attention, inscrit ne veut pas dire abonné, mais le chiffre est quand même impressionnant ! Internet permet aux couples de tester le libertinage de façon virtuelle, et de nourrir leurs fantasmes, pour éventuellement passer un jour à l’acte. Internet constitue donc la porte d’entrée idéale vers la sexualité plurielle.

Les jeunes de moins de 35 ans se rencontrent beaucoup sur le Net (55 % des hommes et 49 % des femmes), surtout en région parisienne (49 %). Les clubs et les soirées privées demeurent élitistes (53 % de CSP+), et rassemblent une population plus âgée (53 % d’hommes de 50 ans et plus). Budget oblige, les sites Internet attirent principalement les catégories populaires (52 % chez les CSP-) et intermédiaires (43 %). C’est bien là, sur Internet, que réside la véritable démocratisation des pratiques libertines. Le sociologue Denis Fruleux, lui, confirme cette démocratisation du sondage Ifop, avec « interpénétration (sic) entre les différentes couches sociales. »

De plus en plus de libertins ?

La dernière étude complète dont on dispose sur la sexualité des Français, l’Enquête sur la sexualité en France de Bajos et Bozon, date de 2006, et aucune n’a, depuis, fournit des informations plus fiables et plus détaillées. Or, cette étude, comparée à celle de l’Inserm réalisée en 1992 ( Analyse des comportements sexuels en France), montre que les pratiques libertines n’ont pas évolué en quinze ans ! En 2006, 2,5 % des femmes et 4,5 % des hommes entre 25 et 49 ans fréquentaient les lieux échangistes. En corrélant leurs chiffres à ceux de l’enquête de 1992, Bajos et Bozon constatent que « l’échangisme est resté une pratique très minoritaire, malgré l’effet de médiatisation dont il a bénéficié ».

Une donnée fondamentale manque à toutes ces études chiffrées sur le libertinage : la très forte propension à sous-déclarer ces pratiques sexuelles. Le libertinage reste une communauté discrète, et le libertinage n’est pas toujours pratiqué en couple légitime. Recueillir des données précises à l’échelle d’un pays s’avère donc très difficile. Cependant, même si le libertinage n’était réellement vécu que par quelques-uns, il existe une surexposition des « sexualités alternatives » comme celle- là. À la longue, cela impacte la sexualité à l’échelle d’une société, dans laquelle l’épanouissement personnel est extrêmement valorisé.

Denis Fruleux analyse : « chacun veut faire coexister son bien-être personnel, qui fait une place importante aux sensations et émotions intenses, tout en essayant de préserver une relation duale amoureuse. » Ce qui conduit donc un nombre croissant de personnes à transférer leur sexualité conjugale au cœur d’un multipartenariat respectueux de leur couple.

La population libertine a-t-elle rajeuni ?

Difficile à dire, car il est fréquent que sur les fiches des membres des sites libertins, les gens trichent sur leur date de naissance, afin de rendre leurs propositions plus attractives. De plus, les statistiques sur le libertinage n’intègrent pas les soirées entre jeunes qui « partent en live » comme les skins parties… Il s’agit bien, là aussi, de pratiques de sexualité plurielle, mais pour autant, leurs adeptes ne se reconnaissent pas comme libertins. «Ce qui évolue, explique Denis Fruleux, ce n’est pas tant un rajeunissement des libertins qu’une extension des pratiques, allant de la mono-sexualité extime (faire l’amour à deux devant un public consentant) aux relations sexuelles plurielles, à toutes les classes d’âge et à toutes les catégories socioprofessionnelles.» Lors de ses recherches, le sociologue a étudié plusieurs centaines de couples. Ses résultats sont sans appel : « la catégorie la plus représentée pour l’âge de la première expression libertine est celle des 25-34 ans (37,5%), mais 85% des sujets de l’étude ont commencé à pratiquer le libertinage entre 25 et 49 ans. »

Les couples libertins durent-ils plus longtemps ?

Selon Denis Fruleux, pour 55% des couples, le libertinage renforce la complicité et permet à la relation de durer plus longtemps. Le libertinage permet-il une meilleure entente dans le couple ? Toujours selon l’étude de Denis Fruleux, si 85% des hommes décidaient seuls du moment de faire l’amour avec leur compagne, ils ne sont plus que 15% avec le libertinage. Dans le plus récent sondage dont nous disposions sur la sexualité des Français (2016), mené par le site aufeminin.com, les chiffres révèlent l’extraordinaire potentiel fantasmatique de la sexualité plurielle : si 30% des sondés (hommes et femmes à égalité) considèrent que les pratiques libertines constituent «une manière de pimenter sa vie de couple », pour 26%, il s’agit d’une « une vraie philosophie ».

Le libertinage peut donc jouer un rôle de rééquilibrage dans le couple. En effet, si la pratique du libertinage est initiée par l’homme, la femme peut profiter de cette sexualité et même dépasser l’homme dans ses désirs et ses envies. Ce partage doit normalement être le signe d’une meilleure entente conjugale. Mais comme rien n’est simple en la matière, les partenaires peuvent se faire piéger par ces nouvelles sensations et s’isoler dans ce plaisir neuf apparaissant sans limite.

 

 

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