Considéré –à tort- comme le réalisateur le plus provocateur du cinéma français, Gaspar Noé en est incontestablement un enfant terrible, et sulfureux. Et s’il n’est ni français, ni stratège du scandale, on ne peut nier sa fascination pour le sexe et son empreinte sur le 7e art.

C’est dans un bar de l’est parisien que nous avons rendez-vous, dans l’après midi. Je suis plus habituée à le croiser, sporadiquement, dans des fêtes improbables. A notre première rencontre, j’étais hardeuse et il réalisait Sodomites, l’un des courts métrages pornos de prévention du SIDA, commandés par le ministère de la santé et Canal+ en 1998. Je ne le connaissais pas du tout, il m’avait donné des VHS : Scorpio Rising, Cruising… et surtout son moyen métrage Carne. Une immense claque cinématographique : je le considère depuis comme un insupportable génie du cinéma. Il finissait Seul contre tous, son premier long métrage, et la suite des aventures de ce boucher aux pulsions incestueuses et rongé par la haine.

« On nait seul, on vit seul, on meurt seul. Seul, toujours seul. Et même quand on baise, on est seul. »  (Seul contre tous)

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Le plus violent dans ces deux films, ce ne sont pas les images, aussi maîtrisées et choquantes soit-elles… C’est la voix off, le monologue intérieur du boucher qui se déverse dans la tête du spectateur jusqu’au vertige nauséeux. Il a du, bien sûr, autofinancer cet ovni, « le drame d’un ex-boucher chevalin qui se débat dans les entrailles de son pays ». Déjà la confusion entre l’auteur et son personnage : on l’a accusé à l’époque d’être raciste et faf. Il rit : « Je répondais que je ne pouvais pas être FAF, France Aux Français, puisque je ne suis même pas français ».

Il me taxe une cigarette (et crapote) avant de se prêter au pénible rituel de l’interview portrait. « Je suis né en Argentine à la toute fin de l’année 1963. Mon père est peintre, ma mère était assistante sociale, très gauchiste. Mon père a eu une bourse pour aller peindre aux États-Unis, et j’ai passé les quatre premières années de ma vie à New York, ensuite nous sommes rentrés à Buenos Aires, jusqu’à mes 12 ans. Après il y a eu un coup d’état… Avant le coup d’état, il y avait déjà des camps de torture, les amis de mes parents se faisaient kidnapper et mon père a fui vers la France. » Toute la famille le rejoindra six mois plus tard, et ils resteront exilés politiques tout le temps de la dictature. « Mon père avait très peur de rentrer, ne serait-ce que pour une exposition, mais au bout de longues années un gouvernement démocratique s’est installé et ma mère a décidé de partir en premier, mon père l’a rejointe au bout de deux ans ».

Gaspar Noé choisit de rester seul à Paris : « J’ai passé toute mon adolescence en France, je ne me voyais pas repartir en Argentine. D’autant plus que j’ai fait des études de cinéma très jeune, entre 17 et 19 ans, à l’école Louis Lumière, qui prépare les chefs op’ et les cadreurs. » Il travaille ensuite comme assistant réalisateur, réalise ses premiers courts… Et depuis, il n’a jamais pensé à demander la nationalité française, toujours argentin ? Je tombe des nues : Gaspar Noé est en fait binational… argentin-italien.

©Lynn SK

« Mon arrière grand-père avait émigré en Argentine, quand mon père est venu en Europe il a demandé la double nationalité pour toute la famille. Je n’ai jamais vécu en Italie, je ne parle pas Italien. Si je n’avais pas eu de passeport italien, pour voyager partout dans le monde, j’aurais demandé le français. Mais aller dans un commissariat, ça me fatigue d’avance. Je n’aime pas les paperasses, tout ça… Je ne me sens pas plus argentin que je ne me sens français, je me sens… » Il hésite, j’explose de rire : « citoyen du monde ? ». Il rit aussi : « Non, pas citoyen du monde, mais on ne vient pas au monde pour défendre un drapeau… En fait je me sens bien… Je ne dirais pas en France, je me sens bien à Paris. Même si je trouve que Paris est plus nuageux qu’il n’était quand je suis arrivé ici. »  Finalement, cette absence « d’identité nationale » ne me surprend pas, compte tenu de sa liberté d’artiste. Il conclut : « Aux Etats-Unis on te demande toujours tes origines, je réponds que je viens du corps de ma mère ».

Fils de p…eintre 

Si j’étais convaincue de l’influence du père de Gaspar Noé sur le génie de ses compositions cinématographiques, il semble que j’aie sous-estimé l’influence de sa mère. C’est en la filmant « en train de mourir* » (*Libération 14 juillet 2015) qu’il a expérimenté la 3D : cela explique sans doute son approche dans LOVE 3D, toute en subtilité, en profondeur, alors qu’on attendait plutôt des plans surgissants de la part d’un cinéaste réputé pour sa brutalité. Mais surtout, sa mère a marqué sa vision du monde.

Irreversible

Je n’ai jamais cru à un Gaspar Noé délibérément provocateur. C’est Irréversible, le scandale de Cannes 2002, qui gravera cette étiquette dans l’esprit du public – personne ne prêtera vraiment attention au défi technique plan séquence, véritable enjeu de ce film. (Et transition évidente, avec le recul, pour l’ovni Enter The Void : un échec commercial, mais film culte dès sa sortie en 2009.)

Et il confirme : « Je ne sais pas si ce sont les mêmes motivations mais par exemple, quand Virginie (Despentes, NDRL) et toi avez fait Baise-moi, ça paraît naturel, c’est ça qu’il faut faire, pas par provoc’ mais parce que c’est naturel ».

Mais je ne pensais pas que dans le fond, c’était même le contraire de la provocation : une part de lui chercherait à faire plaisir à sa mère…

« Ma mère était assez radicale dans ses choix existentiels, elle me montrait des films de Pasolini ou Fassbinder à 10 ans.  Elle avait mis la barre assez haut, après tu n’as pas envie de faire des petits films d’action ou des comédies… A un moment, il y a quelques personnes dans ta vie dont le regard est important pour toi, j’avais le regard de mon père mais il était plus cool… Ma mère était plus nette dans ses goûts. Que les gens te disent que tes films c’est de la merde, que tu les provoques, tu t’en fous… Mais si ta mère qui t’emmenait voir Pasolini et Fassbinder te dit : putain, t’es un peu bête… »

Gaspar a grandi dans un monde où la censure n’était pas ce qu’elle est devenue. Ces films passaient sur les chaines du service public, avec un simple carré blanc… Il évoque ce temps béni avec beaucoup de nostalgie.

« Je trouve que la France aujourd’hui est en train de changer, l’Europe est en train de changer. Je suis né dans un contexte laïque ou athée, je suis arrivé ici, c’était l’époque où je lisais Hara Kiri tous les mois, Charlie mensuelUn monde libre où il fait bon vivre, et tout à coup, toutes ces libertés sont considérés comme des outrances, ce qui était naturel est devenu transgressif.  Mes films sont le produit direct de ce que j’ai ingéré quand j’avais 14 ou 15 ans, de Taxi Driver à la télé avec un carré blanc, du Professeur Choron… Je n’aurais jamais, jamais imaginé, en tant qu’enfant, que la religion allait revenir dans ce monde.»  

Nous avons déjà parlé très longuement de Daesh et de leur imagerie, avant que je ne proteste parce que ce serait dur à placer dans Wyylde. Mais après tout, « sex is politics » : « Cette radicalisation d’un Etat belliqueux au Moyen-Orient, ça influe sur toute représentation de la sexualité, les concepts, ce qui faisait  la beauté de l’Occident des années 70. C’est en train de s’écrouler… Il y a un mimétisme occidental, ce coté ultra réac, reptilien, dominateur, de société religieuse, est en train d’éteindre le monde qu’on appelait occidental. Tu as plus de mal à montrer une bite dans un film ou sur internet qu’avant, mais par contre, des flingues et des mitraillettes… »  On valorise de plus en plus ce genre de virilité, alors que le sexe est de plus en plus « cloisonné ».  

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Obsédé par le porno ?

Je suis bien placée pour savoir, tout de même, que Gaspar Noé a montré un intérêt sincère pour le porno. Pour Sodomites, son intention était de réaliser un porno – finalement raté dans les stricts critères du genre, mais superbe en tant que court expérimental. Alors, obsédé par le porno ?

« Non, pas par le porno, par la vie… Quand tu es au lycée, tu as des magazines Lui, Playboy etc… Pour moi c’était le meilleur moment de la journée. Ça te fait rêver, tu te dis : j’ai envie de devenir adulte parce qu’un jour le monde sera meilleur. Mais c’était pas du porno. Quand Canal+ est apparu, mes parents n’étaient pas abonnés mais je passais des soirées à regarder des films cryptés, il faut avoir beaucoup de testostérone à écouler pour se branler avec des images toutes brouillées… J’étais tellement branleur, à un moment de ma vie, que je me suis fait des vœux de chasteté, comme un junkie qui veut décrocher. On devient un branleur, au sens péjoratif, comme quelqu’un qui fume des joints toute la journée, il ne sert à rien. Moi j’ai passé mon bac, et je me suis débarrassé de cette addiction quand je suis rentré dans le cinéma. En ayant un lien à la représentation de l’acte sexuel et de la nudité féminine assez passionné, comme j’ai eu pendant huit ans de ma vie, entre 20 et 30 ans… »

Il décrit la frontière entre le cinéma normal, où le rideau tombe avant l’acte ou sur l’acte, et le porno, à l’époque où on y voyait encore des « gens normaux », c’est-à-dire non épilés, tatoués, percés et bodybuildés, auxquels on peut s’identifier.  Il évoque un monde traversé par une rivière, alors que la réalité n’est pas séparée en deux rives… et les passeurs du Cinéma, ceux qui te font « traverser la rivière dans leur petite barque ».

Finalement, le porno, en tant que genre cinématographique, il ne semble pas vraiment comprendre. « Ça m’a intéressé en tant que zone de vie à laquelle tu n’as pas accès, qui te fait rêver, où tu as envie d’aller. Tu as l’impression de regarder par la lucarne ou par une serrure un monde auquel tu n’as pas accès mais qui te fascine et qui t’excite. » Il cite un numéro spécial de Libération, qui interrogeait les réalisateurs : pourquoi faites-vous des films ? « Je crois que Lynch avait répondu, faire du cinéma permet d’infiltrer des mondes auxquels tu n’aurais pas accès. Tu as un prétexte pour aller frapper à une porte, que ce soit par le documentaire ou la fiction : je viens filmer votre réalité. » Et il ne parle donc pas d’explorer le « monde du porno », mais celui de la sexualité. Comme il a exploré le milieu LGBT, SM, ou libertin – ce qui explique la scène de club échangiste de LOVE 3D.

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Trop libertaire pour le libertinage ?

Il trouve que les sociétés où les clubs échangistes existent sont les plus « tranquilles », « en tout cas, une sexualité plus calme ». Il a beaucoup voyagé, et notre formule de club libertin semble finalement très peu répandue : pas vraiment d’équivalent, que ce soit aux Etats Unis, en Argentine, ou même au Royaume Uni, même si d’autres formes de divertissement sexuel existent, de la prostitution au BDSM. Au Japon, « dès que tu demandes qu’on t’emmène dans un endroit marrant, on t’emmène dans un bar SM. Il y a des codes, un contexte un peu bourgeois, calibré, comme l’échangisme, je n’ai jamais été adepte. C’est différent du triolisme, qui peut être très naturel, dans la joie. Mais s’il faut se déguiser en pingouin pour aller dans un club, que la fille n’a pas le droit de mettre un pantalon… Les choses sont très ritualisées, je ne trouve pas ça si libertaire. Même si libertinage est un terme français, quand à Woodstock les gens se lâchent c’est autre chose. J’ai l’impression que la sexualité pourrait être plus libre. »

Trop libertaire pour le libertinage. Aussi, rien d’étonnant à ce qu’il n’ait aucune idée de son prochain projet : il attend librement la prochaine évidence. Sans doute un autre passage de frontières…

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