Richard Phall ? Mais non Fhal ! Au début, j’ai eu du mal à retenir l’orthographe. Est-ce mon inconscient qui a parlé ? Richard Fhal fait partie de la culture érotique française à n’en pas douter.

Distributeur de « bites en plastique », comme il le dit lui-même, propriétaire de trois magasins à Paris, une vingtaine de sous-traitants chinois et enfin producteur et diffuseur de DVD porno, 17 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel, une centaine d’employés, tout ça à l’effigie du fruit défendu.

Richard Fhal nous reçoit chez lui, sur la Marne, à bord d’un yacht de 22 mètres qu’il a fait construire. Dans la grisaille de Joinville-le-Pont, l’accueil chaleureux détonne. Voix suave, tutoiement facile, une certaine malice dans le regard et ce petit côté féminin assumé qui rend les hommes si charmants. On ne saurait lui refuser sa confiance. L’homme d’affaires nous fait visiter sa chambre et une autre pour les amis. La déco est sobre. Pas de jacuzzi de diamants en forme d’escarpin mais une belle salle de bain décorée avec goût.

“J’ai 70 balais l’année prochaine !”

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

La vache ! Les emmerdes, ça conserve. On est loin du botox de son célèbre homologue d’outre-Atlantique, Larry Flynt. La vie du sulfureux patron d’Hustler, poids lourd de la presse de charme et des boîtes à strip-tease, a été portée à l’écran en 1996 par Milos Forman. Continuons à imaginer un film sur Richard Fhal façon Hollywood. Nous voilà dans le salon tout en boiserie, tapis kitsch « peau de zèbre, peau de z..». Le film commencerait ainsi : « When I was young … Je viens d’un milieu modeste, mes parents d’origine juive étaient marchands des quatre saisons à Alger. Ma mère, alsacienne, est une ancienne déportée.»

Alger, c’est donc là que naît le petit Richard en 1946. De là, il a gardé « la culture du couscous et de la fête ». Très vite, la famille débarque à Paris dans le Marais, à l’époque quartier pauvre. A l’école, des enseignants antisémites refusent de lui apprendre à lire et écrire en lui ordonnant de dormir au fond de la classe. Cette mise à l’écart le marquera à vie. La marginalité, il va désormais en faire une force, même s’il avoue qu’ « il a encore du mal à assumer ». Le jeune Richard quitte l’école à 13 ans. Il devient manutentionnaire, apprenti modéliste puis il vend de la fripe à son compte. Le garçon milite pour l’avortement et la pilule au côté des féministes : « J’aime les femmes, que voulez-vous… » Il s’adonne aussi à la passion de sa vie, la chanson et la guitare : « je me prenais pour Johnny Hallyday, je me croyais meilleur que lui (rires). »

‘‘J’aurais voulu être un artiste’’

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

N’empêche que c’est en faisant son numéro auprès d’une standardiste que Richard, 20 ans, démarra sa fulgurante ascension. Quelques heures avant, le jeune homme avait remarqué, intrigué, devant le drugstore des Champs-Elysées, une queue énorme pour un mystérieux livre sous cellophane : Positions.

Fauché, il en pique un et découvre un Kamasutra en photo, trente-deux positions amoureuses « mais c’était du mime, on ne voyait rien, le mec et la nana portaient des collants ». Nous sommes en 1969, année érotique. Gainsbourg chante Je t’aime… moi non plus. La France a soif de sexe. L’après-midi, Richard attend un
rendez-vous avec un musicien à l’accueil de France Dimanche. On en revient à la fille en question. Richard et elle se marrent et se séduisent. La miss lui propose de passer une petite annonce gratuitement dans le journal.

Richard rédige : « Pour cinquante francs, je vous enverrai le livre Positions Sexuelles ». Son œil de garnement pétille : « j’avais juste rajouté le mot clé “sexuelles”. Je ne m’y attendais pas, j’ai reçu trois gros sacs postaux ! ». Richard dévalise la librairie et s’offre vingt francs de marge. Il tentera de négocier davantage avec la maison d’édition, sans succès. Qu’à cela ne tienne, le petit malin finira par convaincre un couple de poser. Pas de sexe, pas de poil, pas de sein, mais… pas de collant. Trente-deux photos noir et blanc. « Mon premier livre : Positions Suédoises. » Fhal fonde les éditions Concorde alors que l’ouvrage d’origine est édité par… Marie Concorde Edition.

L’homme passera sa vie à flirter avec la loi et la morale, sans jamais être condamné à de la prison ferme : « il fallait aller un tout petit peu plus loin que la limite. » Alors que montrer sexe et système pileux est un délit, lors d’une convocation, les inspecteurs examinent à la loupe la présence de poils. Richard se défend : « mais non, ce sont des défauts d’imprimerie, des pétouilles ! ». Autre exemple plus tard, alors que l’acte sexuel est encore censuré : Richard déballe tous les organes juste avant la pénétration, dans le feu de l’action.

Le jeu l’excite : « ce qui était amusant, c’était de se battre et d’obtenir gain de cause. »

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

A force d’être convoqué à la Mondaine, Richard Fhal fait partie intégrante de l’histoire de la brigade entre les perquisitions matinales et les nuits interminables en cellule de dix mètres carrés dans le moyenâgeux dépôt du Palais de Justice.

Après la littérature érotique et les romans-photos, les premiers films X pénètrent les foyers grâce au rétroprojecteur, d’abord en 8 millimètres, puis en Super 8 noir et blanc, muet, et enfin en couleur et parlant. A la fin des années 80, l’attirail sera remplacé par le magnétoscope et la vidéo.

« Au début j’écrivais les scénarii. Maintenant, le public ne veut que du sexe. Je ne fais que répondre à l’air du temps. Je commande 3 gang-bangs, 2 scènes lesbiennes, 2 gays et aussi des filles avec des poils. La niche “hairy” est devenue l’une des plus grosses alors que les  “teens”, les lolitas totalement épilées, sont passées de mode. Des réalisateurs mettent ça en boîte et voilà. »

Non, Richard Fhal ne regarde pas ses films. Il l’assure, le cul l’excite moins que la transgression : « je me suis marié à 19 ans, j’étais un gamin loin du sexe et de la drogue, de toutes ces conneries là. Quand j’ai divorcé, les nanas s’imaginaient que je connaissais des tas de trucs. Du coup, elles étaient déçues ». Les boîtes à partouze ? « J’y étais invité tout le temps. J’ai essayé, ça ne m’a pas spécialement branché. Je suis un sentimental. J’ai besoin de sentir que la fille est amoureuse. »

Et puis, en avion (son Cessna), voiture, auto et moto, il faut suivre le bonhomme qui vit au rythme des procès. Mais jamais, il n’a eu de lien avec la mafia, « le milieu était très surveillé. » Néanmoins, son casier judiciaire peut effrayer. Dans les années 90, pour vendre des lubrifiants, il exploite l’image des ex-stars du X, Brigitte Lahaie et Richard Allan alias « Queue de Béton ». Fhal sera condamné à leur verser 45 000 francs d’amende chacun. Par orgueil, il paye et ne flanche pas. Toujours au culot, il affiche « Lovestore » sur ses vitrines, un nom déposé par son concurrent, Le Passage du Désir. Mais le patron Patrick Pruvost se montre magnanime : « je ne lui en veux pas, je le respecte pour tout ce qu’il a enduré. »

1986 dégringolade foudroyante, sans toit ni loi.

Le fisc réclame à Concorde quinze millions de francs, autant dire la clé sous la porte. Richard sombre dans la dépression. « J’ai vendu ma maison à un escroc, mes stocks pour une bouchée de pain. J’ai dormi dehors avec ma guitare et mon chien pendant 6 mois. Et là, j’ai grandi. Moins t’en as, mieux tu te portes. Le bonheur, ce n’est pas que l’oseille, mais aussi la famille, les amis et la santé. Mais ça, on le comprend avec le temps. » Fhal va jusqu’à insulter un policier pour se faire incarcérer et dormir au chaud en plein hiver :  

« Bon, finalement je me suis retrouvé avec des travelos qui voulaient tous me sodomiser (éclats
de rire). »

Richard Fahl - Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

Au fond du trou, c’est encore une femme qui lui prêtera main forte, sa comptable, la seule à ne pas avoir quitté le navire. La veille du passage au tribunal, le fisc reconnaît avoir surévalué le redressement et ne lui réclamera qu’un dixième de la somme. Mais l’inspecteur lui balance cash : « Vous, j’aime pas ce que vous faites ! »

Comme Flynt, Fhal a subi les ligues de vertu et les attentats. Deux bombes il y a dix ans. L’une cachée dans une boîte de chocolats fera plusieurs blessés légers. « Du coup, j’ai fait le blaireau. J’ai eu peur et j’ai acheté des armes clandestines. Je me suis fait prendre et condamner. »

Richard Fahl - Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

Début des années 2000, alors que le marché du porno s’effondre à cause d’internet, Richard Fhal va désormais vendre du plaisir aux dames qui, il faut bien le dire, sont prêtes à ça. Mais elles fuient les sex-shops, trop glauques. Fhal va donc leur ouvrir des supermarchés lumineux de « toys » et lingerie aux vitrines ouvertes hors des quartiers chauds. Pari gagné, désormais, sa clientèle est majoritairement féminine : « Elles sont plus à l’aise que les hommes et appellent un chat, un chat. » Les femmes ont énormément évolué, maintenant elles connaissent tout. Sauf que les hommes n’ont pas suivi. Ils ont peur d’être jugés, notés. Y a un gros malaise. J’en suis un, je sais de quoi je parle… »

Fhal admet que le X crée le trouble chez les jeunes : « Ça déforme l’image de la relation sexuelle. Mais nous ne sommes pas responsables. On répond à une demande. »

Aujourd’hui, les gens ne le prennent plus pour un vicelard ou un maquereau. La censure et les procès se font plus rares, la marchandise se banalise et perd de sa valeur. Ironie de l’histoire, Richard Fhal finit victime de la libéralisation des mœurs. Bon, tout va bien quand même pour lui ! Au côté de sa jeune petite amie aux cheveux rouges, Richard vit, peinard, son rêve de rebelle sur le Liberty. Grâce à son yacht, il se sent toujours hors-la-loi : « Je ne paye pas d’impôts locaux et j’ai l’impression de quitter le monde, de prendre le large. » Il y a une vingtaine d’années, lors de la cérémonie des Hot d’Or, en plein Festival de Cannes, un brin mégalo, il s’était offert un avion tirant une banderole « Richard Fhal chante la mer ». Sur la Marne, ses voisins, « des babas cools » qui vivent parfois sans électricité sur leur bateau, ne l’invitent jamais aux apéros : « Pour eux, je suis un bourgeois capitaliste. » Dans les karaokés, il chante comme à l’époque où il dormait sous les ponts. Le culte de la marginalité, encore et toujours, son meilleur numéro.

Richard Fahl - Crédit photo : E. Mazaré

Richard Fahl – Crédit photo : E. Mazaré

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