Dans le dico des néologismes, le sexpowerment, c’est « lorsque la libération sexuelle fait partie intégrante du processus d’émancipation ». Cousin du féminisme pro-sexe, ce terme inventé par la journaliste Camille Emmanuelle est aussi le titre de son nouvel essai : un autoportrait sur 35 ans pour mieux tâter le pouls de la sexualité d’aujourd’hui.   

Personnel et partageur, Sexpowerment retrace le parcours d’une femme des années 80 catapultée dans une époque qui oscille entre héritage soixante-huitard et Gleeden, porno partout et sexe tabou, épanouissement féminin et dichotomie coup d’un soir/femme de la vie, partouzes progressistes et remontée en masse des réacs, pas en avant et sauts en arrière. En somme, un vrai bordel (sans maison close). Dans la lignée de Comment Peut-On (encore) être une Femme ? (Caitlin Moran), l’ouvrage est parsemé de ses théories de jeune fille au départ inébranlables, de pratiques immersives (pénétration gonzo dans une Manif pour tous, soirées SM, stages en booty therapy, expérience de drag-king…) et de remises en question perpétuelles, achevant d’en faire, en plus d’un point d’appui analytique pour tout public (femmes ou hommes, féministes ou non), une autobiographie « en mouvement ». A l’image de notre société sexuelle.

Tu te définis comme une féministe sex-positive ?

J’étais adolescente dans les années 90 : il y avait les riot grrrls ou Kurt Cobain qui se proclamait féministe. Puis c’est devenu du girl power. On a alors perçu le féminisme comme un combat ringard et « anti-hommes ». Dans le féminisme classique, on évoque souvent la part sombre et dangereuse du sexe, comme le viol, mais on peut évidemment aussi en parler en tant que terrain de liberté et d’émancipation.

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Tu es née en 1980, entre l’avant-Internet – Manara en « branlette de Proust » – et l’après avec le porno accessible.  Si tu avais 16 ans en 2016, tu t’y retrouverais ?

Je ne sais pas mais je me demande quelle pornographie ma fille regardera, j’espère qu’elle aura le choix entre un youporn hardcore mais bien et un porno plus alternatif.

Pour reprendre Saloooope, ton chapitre qui traite notamment des injures misogynes du quotidien, tu vois sous quel œil les jeunes filles qui s’autotraitent de « pute » ou de « biatch »  ?  

Ça me fait penser à ce que dit Judith Butler par rapport à queer en tant qu’insulte que la LGBT s’est réappropriée. Je suis curieuse de voir comme ces insultes peuvent se transformer en force et fierté ou au contraire participer aux stéréotypes machistes. En tout cas, ça me dérange moins que des textes où les filles se traitent de cruches comme La Femme Parfaite est une Connasse. C’est censé être contestataire mais, en réalité, c’est dangereux.

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Tu écris « un petit rabbit peut parfois faire tomber plus de tabous qu’un grand discours ». La masturbation féminine est encore trop mise de côté ?   

On a toujours l’impression que c’est une pratique de frustrée. Se masturber, c’est explorer un territoire fantasmatique libre et les sextoys ont indéniablement révolutionné cette approche. On en critique le côté mercantile, d’accord, mais, dans une société libérale, pourquoi le sexe devrait s’extirper de toute marchandisation ? Au niveau de la représentation du sexe féminin, de plus en plus de sextoys ne ressemblent pas strictement à des phallus ; ils peuvent être courbés, par exemple. Et puis c’est une possibilité pour les couples de s’affranchir du trio préliminaires/pénétration/dodo.

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Tu es d’ailleurs contre l’utilisation du terme « préliminaires ».

Oui, Moi Présidente, je veux retirer le mot « préliminaires » du dictionnaire ! Ça a été essentiel dans l’histoire de la sexologie pour faire comprendre qu’il ne suffit pas d’une pénétration pour jouir mais aujourd’hui, il faut passer à autre chose, ce schéma est cloisonnant.

Pour parler de toi, tu dis souvent « bander », « débander », tu parles de « filles couillues »… Dans une société phallocrate, se masculiniser reste encore une piste pertinente ?  

Pas forcément. Je mélange masculin et féminin. Dans mon expérience de drag-king avec Louis(e) Deville, j’ai travaillé sur la masculinité comme un jeu de carnaval ; ça m’a permis d’assumer encore plus mon ultra-féminité. Je ne mets pas de rouge à lèvres ou des talons parce que c’est un code de femme mais parce que ça m’amuse et que ça me plaît, point. J’aime utiliser ce que j’appelle « la stratégie Jument de Troie » : derrière une femme au look de pin-up peut se déceler une profondeur insoupçonnée. Ça surprend ! Mais je comprends évidemment qu’une fille se sente bien dans un boxer. La grande peur de la Manif pour tous, c’est l’androgynie. Mais ce n’est pas parce qu’on surjoue avec ce mélange des genres qu’on supprime les différences sexuelles.

 

Ton expérience de drag-king t’a apporté un regard différent sur les hommes ?

Oui, parce qu’on apprenait à être rigide, dans la façon de dire bonjour, par exemple. Ce n’est pas de tout repos : après ces exercices, je me suis dit que je préférais être une fille ! Les hommes sont victimes de stéréotypes sur la virilité – Camille Paglia pointe le doigt là-dessus. Ils pourraient aussi faire un contre-mouvement révolutionnaire. De ce côté là, on a un peu plus de chances ; moi, quand je cherchais d’autres modèles, j’en ai trouvé, à travers des figures pop – de Bettie Page à Madonna en passant plus tard par Beth Ditto. Pour les hommes, c’est plus compliqué même si, quand ils ne s’identifient pas aux footballeurs, il existe des figures de virilité ambiguë à la Bowie. Mais il y a plus de diversités dans le discours sur les féminités que dans les virilités, c’est certain.

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Tu as rencontré des prostitués masculins : pourquoi ça s’est autant développé ces dernières années ?

Parce que de plus en plus de femmes ont les moyens et déculpabilisent à l’idée de pratiquer le sexe sans sentiments, pour le plaisir et contre de l’argent – ce qui était inenvisageable pendant des siècles. Ça bouleverse les clichés sur la sexualité féminine, notamment sur le fait que certaines veulent s’adonner, au même titre que les hommes, à des pratiques extrêmes qu’elles ne vont pas forcément expérimenter avec leur partenaire.

Suite à tes nombreux voyages, tu racontes une certaine pudibonderie américaine, tu parles du Danemark comme d’un pays assez libéré… Tu la placerais où, la France, sur la carte de l’émancipation sexuelle ?

Ni complètement arriérée ni complètement progressiste. D’un côté, il y a, en gros, Zemmour et l’obscurantisme religieux ; de l’autre, une « contre-culture sexuelle » en évolution. Dans les pays anglo-saxons, une flopée de médias représentent ces pensées alternatives ; en France, la parole a souvent besoin d’être légitimée par une association.

Sur le plan éducatif, en Angleterre, tu évoques The Sex Education Show sur Channel 4. En France, il n’y a aucun équivalent. C’est donc un leurre de penser qu’il y aurait du cul partout ?

Ce qui envahit la société, c’est une certaine image de la femme bombasse photoshopée. On a trouvé d’autres angles pour parler de foot ou de cuisine mais, dès qu’il s’agit de sexe, c’est problématique. Je le sais, j’ai bossé sur une multitude de programmes télévisuels à propos de la sexualité ; en vain. A la télé, ce qui fait bouger les frontières, c’est le format de la série où il y a une subtilité dans les archétypes, davantage de temps pour développer une psychologie plus complexe.  

Tu conclues chaque interview en demandant : « C’est quoi une femme (ou un homme) libre aujourd’hui ? ».  Pour toi ?  

J’espère continuer à être fidèle à mes valeurs et à accepter d’être bousculée. A l’avenir, ma liberté se trouvera moins dans le discours que dans la pratique puisque je suis une formation de sexothérapeute. Après avoir exploré des backrooms et des sous-sols fetish, mes futurs écrits pourraient bien porter sur l’inconscient de mes contemporains.

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Sexpowerment (Anne Carrière), 18€

Propos recueillis par Rosario Ligammari

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