TEXTE & ILLUSTRATION: STÉPHANIE ÉDEN

Prologue

Les rêves d’enfant, c’est toujours attendrissant.
Petite, je rêvais d’être maîtresse. Heureusement, ce rêve a vécu.
Je m’appelle Ana. J’ai trente-trois ans et je suis une soumise.
Ce beau samedi de juin 2017, je me demandais si à trente-trois ans, lorsque l’on se retrouve à genoux en train de pomper son gynéco dans les chiottes du Meurice, on peut dire que l’on a réussi sa vie de rêve

 

Chapitre I : 50 nuances de manichéisme

Fondamentalement, il y a deux catégories de personnes : les Vanillia Sky et les Dark Side of the Moon. Ceux qui saupoudrent leurs fantasmes de filles à la vanille et de garçons en chocolat, et ceux qui rêvent de goûter la crème fouettée d’un Marilyn Manson en habits de lune. Open your mouth, love, like a gutted church.
Dis-moi à quoi tu rêves, je te dirai qui tu suces.
De mon point de vue, la vanille est une hérésie. Un ersatz de vie parfumée aux centres commerciaux, à la télé-réalité et au missionnaire. Personnellement, je fais mon shopping sur internet, je n’ai pas la télé et je baise à quatre pattes.
Je m’appelle Ana. Anastasia, comme l’autre. Et lui est tout pour moi. Entre borderlines méta et astrophysiques, on se reconnaît immédiatement : mon visage a besoin de refléter la lumière d’une étoile, d’un maître, sinon il sombre.
Lui, n’existe pas sans astre incandescent.

Chapitre II : 50 nuances de la constante du cercle

Je l’ai rencontré un jour de pluie, à l’hôpital.
Quand on y pense, l’hôpital, c’est l’endroit rêvé pour une rencontre BDSM : allez-y, Docteur, faites-moi mal, je suis là pour ça.
Ce jour-là, j’avais rendez-vous avec un chef de clinique pour une hypersensibilité des seins – cela ne s’invente pas.
Orage foudroyant, et bien sûr, pas de parapluie. Je me retrouve franchissant les portes de l’hôpital trempée jusqu’aux os, tee-shirt blanc, soutien-gorge rouge et forte poitrine inclus.
Les minutes s’écoulent dans la salle d’attente. Le gynéco est en retard. Je fais mon antisociale,
Lana Del Rey dans les oreilles. « So choose your last words, this is the last time. Cause you and I, we were born to die ».
En boucle. Encore quelques minutes et je me trucide avec la perfusion de ma voisine de chaise.
Une machine à café. Parfait, je suis hyper chaude pour commander le salvateur breuvage, lorsque je m’aperçois qu’il me manque de la monnaie – c’est vrai, j’ai utilisé mes dernières pièces pour des oursons en chocolat. Cheveux longs ruisselants, tee-shirt toujours transparent, frissons sous la juppette : litanie pour un Nespresso.
-Laissez-moi vous inviter.
La voix du Rédempteur.
Une voix douce, grave, un peu cassée.
Flashback sur la pub qui laisse le charme agir. Il sent le baume au miel et le citron noir d’Hermès. Un regard vert abyssal. Une gueule de Dr. Glamour version intello, avec lunettes en écailles, crâne presque rasé, barbe de trois jours et stéthoscope négligemment posé sur des épaules délicatement carrées. Cent pompes quotidiennes et un mètre 77 au compteur, c’est sûr.
Dr. Orion Krist inscrit sur le badge de sa blouse : j’avais raison pour le Rédempteur.
-Vous êtes mon rendez-vous.
Je me souviens en effet du patronyme thaumaturge du gynécologue
-Vous êtes celle que j’attendais.
Regard vert horizon. Avant goût de messianisme. Au tour de mes organes internes de se liquéfier.
-Pardon ?
Son regard est pénétrant.
-C’est inscrit sur votre collier : Anastasia.
Sourire ironique. Lèvres parfumées au miel. Blouse blanche immaculée. Voix d’ange cassé et
regard carnivore. Je découvre un nouveau concept : le coup de foudre médical.
J’ai du mal à réagir lorsqu’il me tend la boisson lyophilisée.
-Salle 3-14. Je vous attends dans deux minutes.
Le ton est incisif. Je le regarde s’éloigner, mon café à la main, méditant sur le chiffre
mathématiquement transcendant et sur la constante du cercle.

Chapitre III : 50 nuances de gynécologie

-Entrez
Ce même timbre autoritaire : hypertension des seins et des artères. Je passe outre l’envie de
me faire mordiller les tétons. Tremblante, j’ouvre la porte.
Salle blanche. Murs nus. Un bureau vide et, en face, un divan d’examen. Rien de plus, rien de
moins. Le minimalisme appliqué à l’Assistance publique.
− Avancez-vous.
Assis derrière le bureau, il me fixe froidement. La voix est calme.
Je suis une collégienne en faute que l’on envoie dans le bureau de Monsieur le Proviseur pour
se faire corriger (pour couronner le tout, je porte une mini-jupe plissée écossaise, ultime
cadeau de mon ex-girlfriend, avant que cette dernière ne me quitte pour un homme – mais ça
c’est une autre histoire de boules).
Donc, pour résumer : je ressemble à une Eva Green teigneuse, je pense m’inscrire à un
concours de tee-shirt mouillé et je fétichise clairement la mini-jupe que m’a offerte ma bitch
d’ex-petite amie à mon heure de gloire.
Ça c’est pour les présentations officielles.
Je me trouve enfin devant le bureau d’Hadès, après la traversée du Styx.
Il est beau, Hadès. Il sent le souffre. Il ne m’offre pas de m’asseoir.
Je reste donc debout et j’attends ses instructions, mains moites nerveusement serrées l’une dans l’autre. Minutes interminables. J’ose un regard vers lui. Il me dévisage toujours : l’éternité de nos regards.
Je baisse les yeux.
− Pourquoi êtes-vous là ?
Pour vous rencontrer.
− Parce que je ressens une hypersensibilité des seins au moindre contact.
Ma voix est éraillée. Je garde les yeux baissés.
− Déshabillez-vous dans le coin près du divan d’examen.
− Intégralement ?
− Oui, j’en profiterai pour vous faire un examen gynécologique approfondi.
Je m’éloigne pour me déshabiller. J’ose un regard vers lui, mais il est absorbé dans
ses dossiers.
D’abord les Dr. Martens (j’étais bien inspirée ce matin), puis le tee-shirt humide.
Frissons et mamelons dressés. Puis la jupe écossaise, taille XS.
Je veux qu’il me suce les seins, qu’il pose ses mains sur mon cou, qu’il serre. Je veux être sa poupée. Il ne me regarde toujours pas. J’avoue une légère déception.
Something is shedding its scales
Crying from the heat of the light…
« Say10 » de Marilyn Manson, en toile de fond dans mes fantasmes.
Enfin, le tanga rouge glisse le long de mes bas noirs : je suis intégralement épilée.
– J’arrive.
Comme le loup.

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