Par Justus : J’ai un RDV

J’ai un rdv. À force de dialoguer sur Internet avec toutes sortes de femmes célibataires, ça y est j’ai enfin un rdv. Je me suis inscrit sur plusieurs sites de rencontres, j’ai dépensé plusieurs centaines d’euros en abonnements, mais trouver la femme de ma vie ça vaut bien ça, et puis maintenant j’ai un rdv.

Mon annonce était claire : « homme de 40 ans, yeux marron, cheveux bruns, 1m75, 80 kg cherche femme douce et sincère pour fonder une famille ». Ensuite j’ai fait des courses comme si la Chine allait nous envahir et me suis enfermé pendant trois semaines, près d’un mois de huis clos avec mon ordinateur portable et les centaines d’aventures potentielles promises par les sites sur lesquels j’étais inscrit.

J’ai discuté avec toutes les femmes sans distinction. Je ne suis pas très beau, d’une taille moyenne, et pas non plus d’une intelligence fulgurante. Du coup je ne me permettais pas de faire le difficile. Je souhaitais rencontrer une gentille fille pas compliquée, aimante et câline pour les longues soirées d’hiver, rien de plus.

Mes dialogues, mes chats comme on les appelle commençaient tous de la même façon : « Salut, veux-tu discuter ? ». Mais la suite était presque toujours différente d’une femme à l’autre. Les motivations de mes partenaires de chat variaient considérablement. J’ai parlé avec des filles coincées, des chaudes du cul, des folledingues, des qui voulaient se marier à la première rencontre, des cas sociaux, des qui veulent rester vierges jusqu’à la fin des temps, des revendicatrices, des féministes, des lesbiennes même, des pros du sexe, des lourdes, des moches, des trop belles, des intelligentes, des analphabètes, et Hanna. Oui j’ai parlé avec Hanna.

Hanna n’a pas posté de photo, son annonce disait laconiquement : « Femme recherche homme ». Je lui ai parlé :
– Salut, veux-tu discuter ?
– Non
– Ok, désolé
– Les marches de l’Opéra, 15h
– D’accord. Merci

J’ai donc un rdv. Je ne sais rien de mon Hanna, est-ce bien son prénom d’ailleurs ? J’attends depuis vingt minutes déjà sur les marches de l’Opéra et soudain je me demande si je suis au bon Opéra. Si, aucun doute si on veut parler de Bastille on précise Opéra de Bastille sinon c’est l’autre, le vrai. Non ? Et moi qui n’ai même pas demandé son numéro de téléphone. J’ai un rdv mais j’y suis seul. Trente-cinq minutes. Devrais-je m’enfermer à nouveau seul face à mon ordinateur et ces centaines de tigresses parlant un langage que je ne comprends pas toujours ? Et puis je me suis habitué. Depuis que j’ai rdv avec cette Hanna je me la suis représentée, elle est mignonne, elle parle beaucoup, elle a une fossette sur la joue gauche, elle a… je l’aime déjà mon Hanna. Cinquante minutes. Une femme s’avance vers moi et me demande de la suivre. En redescendant les marches je me mets à la détailler du regard : imperméable blanc, classe, des escarpins qui lui permettent à peine de rivaliser avec ma taille moyenne, un chapeau, blanc aussi.

Elle ouvre la porte du bar qu’elle avait choisi sur les Grands Boulevards et s’installe à une table, passant devant le serveur qui s’était mis en tête de lui indiquer une place libre, mais Hanna ne le voyait pas, Hanna s’était déjà installée et retirait son chapeau qui faisait enfin apparaitre son visage d’une grande banalité. Je ne sais pas si je vais rester, elle me paralyse cette femme. Le serveur ose s’approcher enfin de nous et demande ce qu’on aimerait consommer mais il n’avait pas terminé sa phrase que Hanna demande un verre de vin rouge pour elle. Le serveur se tourne vers moi pour prendre ma commande et elle intervient encore pour dire sèchement « rien pour lui merci ». Mais qui est cette femme ? Pour qui elle se prend ? Et surtout qu’est-ce que j’fais là ?

Elle boit délicatement une petite gorgée de son verre, s’essuie la commissure des lèvres avec sa serviette puis me lance : « à partir de maintenant tu seras mon esclave ». Tandis que je la regardais interloqué et je dois dire un peu ahuri elle laissait volontairement un blanc pour que sa première phrase fasse son effet. Puis elle enchaina : « tu feras ma vaisselle, tu feras mon ménage, tu me feras à déjeuner et à dîner, tu seras mon homme à tout faire et tu as intérêt à ne pas te louper mon grand car je suis une femme sévère. »

– Mais…
– Tais-toi, tu ne parles que lorsque je te le demande. Tu me vouvoies, tu m’appelles Maîtresse et tu m’obéis.
– Je…
-« Tu » rien du tout. Tu n’es plus rien. Tu n’as plus de volonté ni de désir. Ton plaisir est maintenant le mien. Tu es pathétique, incapable de prendre une décision, incapable de séduire une femme. Qu’importe, désormais tu n’as plus à te soucier de ces choses-là, je les assumerais pour toi. Tu vas me confier ton salaire et je prendrai toutes les grandes décisions. Toi, tu ne seras plus qu’une larve insipide à mon service.


Moi qui m’étais mis en tête de rencontrer une femme douce et gentille j’étais servi ! Cette femme est une mégère. Mais que croit-elle ? Je suis chef du département courrier chez Fastcourrier, ce n’est pas énorme mais quand même ! J’ai travaillé dur pour en arriver là. Je commande 6 personnes, oui 6 ! Ce n’est pas ce petit bout de femme qui va me commander moi.

Et pourtant je suis terrorisé ! Mes jambes tremblent et je ne sais comment lui dire qu’elle n’est pas la personne que je recherche. Je me mets à bégayer quelque chose d’inaudible et c’est là que j’ai reçu ma première gifle. Une gifle cinglante. Les clients du bar s’étaient tous retournés pour voir ce qui avait pu produire un tel bruit à la fois aigu et sourd. J’étais mortifié. Mais j’étais bien. Enfin en paix avec moi-même car je comprenais soudain que ma vie ne m’appartenait plus, que mes soucis et mes peines n’étaient plus, que j’allais avoir un but bien plus grand dans ma vie désormais : le plaisir de cette femme que je ne connais pas mais qui est déjà tout pour moi.

Voilà comment j’avais fait la rencontre de ma Maîtresse avec qui j’habite depuis 8 ans. Oh ça n’a pas toujours été facile. Maîtresse Hanna a passé plusieurs mois à parfaire mon dressage. Elle avait une idée très précise de ce que devait être son soumis, et moi j’ai dû oublier l’éducation que j’avais reçue pour devenir le chien qu’Elle méritait. Je n’ai plus de sexualité mais en ai-je déjà eu vraiment ? Ma Maîtresse me frustre parce qu’elle sait que je mets plus de cœur à l’ouvrage lorsque je n’ai pas d’orgasme. Mon sexe est en cage et Elle voit des amants mais qu’importe, je l’aime.

Parfois il m’arrive de faire des bêtises exprès pour être puni. Lorsque je ne le fais pas Elle ne me prête plus beaucoup d’attention, je fais partie des meubles. Elle est belle ma Maîtresse.

J’ai eu un rdv. Ce fut le dernier rdv de ma vie. Mais quel rdv !

Justus

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