La voiture quitte la route nationale et s’engage sur un chemin forestier. Les phares éclairent une piste tout juste carrossable pour une berline et les bas-côtés couverts de fougères. Alban roule prudemment, craignant de voir surgir un animal sauvage des fourrés. Les insectes nocturnes virevoltent dans le faisceau des feux de la voiture. Quelques minutes un peu inconfortables pour sa passagère, et ils seront arrivés à destination. Mais en attendant, il leur semble qu’ils s’enfoncent à chaque instant plus loin dans une obscurité presque inquiétante. Si hospitaliers le jour, les bois deviennent, à la nuit tombée, un univers angoissant. Les contes horrifiques ont toujours fait de la forêt un milieu hostile, où l’humble être humain perdu est observé par des yeux brillants qui le fixent au plus profond de l’obscurité. Alban et Chloé sont peut-être bien, déjà, épiés par quelque animal.

Au bout de ce chemin chaotique qui semble interminable à ses occupants, la voiture débouche dans ce qui doit être une clairière. En tout cas, l’horizon paraît dégagé. Le ciel n’est plus noir. Deux cents mètres plus loin, la ville apparaît en contrebas. Les lumières de l’agglomération produisent un halo orangé presque surnaturel. Les milliers de lampadaires, de fenêtres éclairées des logements et des immeubles de bureaux, de panneaux routiers et publicitaires lumineux composent un tableau fascinant. On distingue les avenues, les quartiers les plus denses, les centres commerciaux en périphérie, phares de la civilisation moderne. Une vision à couper le souffle, d’autant qu’elle est inattendue après la traversée de la forêt qui avait paru durer si longtemps. Mais c’est aussi un spectacle parfaitement romantique. Alban coupe le moteur de la voiture.

Le silence, soudain. Inaudibles jusqu’à présent, le souffle du vent et le chant des grillons parviennent aux oreilles des deux occupants de la voiture, dont les vitres avant sont entrouvertes pour laisser entrer l’air frais de la douce nuit d’été. Alban et Chloé se taisent. Pendant plusieurs minutes, ils observent en silence le paysage urbain qui s’étend à perte de vue.

Il leur semble qu’ils sont désormais seuls au monde.

Le sont-ils vraiment ? Après tout, ils ne sont pas si éloignés de la ville. Il ne leur a fallu qu’une vingtaine de minutes pour atteindre le point de vue depuis le restaurant où ils ont passé la soirée. Et ce belvédère est bien connu des randonneurs, que l’on croise nombreux en journée. Essayant d’habituer à nouveau son regard à l’obscurité qui entoure la voiture, Alban scrute les alentours. Il distingue à peine les premiers arbres de la forêt, à deux cents, peut-être trois cents mètres. Chloé, un peu anxieuse pendant la traversée des bois, se sent maintenant rassurée par les lumières de la ville. Qui pourrait les voir ici ? Qui les observerait ? Et pourquoi ? Aux côtés de son chéri, de toute façon, elle se sent protégée.

Elle allume l’autoradio, préréglé sur une station de musique lounge. Ce moment est pour elle et lui. Hors du temps. Côte à côte, ils ne se parlent pas. Ce n’est pas utile. Ils ont bien discuté pendant le dîner. Ils se sont beaucoup regardés aussi. La lumière tamisée et la lueur des bougies de cette terrasse romantique lui ont permis de constater une fois de plus combien elle est jolie, et si attirante. Elle a noyé son regard dans le sien, jusqu’à éprouver une sorte de malaise tant elle le désire. Il ne s’est rien passé pendant le repas. Ou si peu. Leurs genoux se sont touchés deux ou trois fois sous la table. Elle s’est penchée pour l’embrasser, entre le plat et le dessert, dévoilant, sous sa robe légère, une poitrine libre de tout soutien-gorge. Juste avant qu’ils ne se lèvent, elle a promené son pied sur la jambe d’Alban. C’est un petit jeu entre eux : elle retire parfois ses chaussures et effleure avec ses orteils la peau de ses jambes légèrement poilues, geste oh combien sensuel; il a saisi son pied et caressé doucement la plante si douce, juste quelques secondes, juste le temps de sentir le rythme de son cœur s’accélérer sous l’effet du désir, avant qu’elle ne renfile ses escarpins.

Le désir, justement. Maintenant, il peut s’exprimer sans entrave. Alban se tourne vers Chloé et commence à l’embrasser tendrement. Elle se laisse faire. Elle aime sa langue qui joue avec la sienne, elle aime aussi sentir ses mains chaudes se promener sur son corps. Il ne lui faut pas longtemps pour baisser les bretelles de sa robe et laisser apparaître sa poitrine, dont il lèche maintenant les tétons avec sensualité. Le désir lui prend le ventre. Elle ne veut pas résister – pourquoi le ferait-elle ?

Alban glisse la main entre ses jambes et remonte doucement. Au premier contact, du bout des doigts, il sent que le string est humide. Très humide. Ce désir. Chloé veut l’assouvir. Vite. Intensément. Elle écarte soudainement les jambes et plaque la main d’Alban contre son sexe. Les places avant d’une voiture ne constituent pas le nid d’amour le plus pratique qui soit. Alban doit donc se contorsionner pour déposer ses baisers sur les seins puis, tout en baissant la robe, sur le ventre et maintenant sur la petite culotte de sa chérie. Le simple contact de sa bouche avec le tissu fait déjà gémir Chloé. Alban est désormais tout occupé à procurer du plaisir à cette femme qu’il a désirée toute la soirée. C’est alors que Chloé le voit. Ce n’est qu’une forme à peine visible, une ombre dans l’obscurité. Puis il devient de plus en plus net. Un homme se tient là, tout près de la voiture. Il ne rate pas une miette du spectacle érotique qui se joue dans l’habitacle. Au moment où Alban, écartant le string, commence à lécher le clitoris trempé, le voyeur est tout contre la vitre. Chloé ne voit pas son visage. Juste le haut de son jean, son tee-shirt sorti du pantalon, et sa main droite, posée sur sa ceinture. Elle craint un instant qu’il ne tente d’ouvrir la portière ; elle se souvient alors que leur voiture est dotée d’un dispositif de sécurité qui verrouille les portes sitôt tournée la clé de contact. Cela suffit à la rassurer. Elle se doute de ce qu’il voit, précisément, en dépit de l’obscurité. Au premier plan, il y a le dos d’Alban, mais son regard doit se focaliser sur ses jambes à elle, largement écartées ; sur ses escarpins laissant apparaître la cambrure de ses pieds, l’un posé sur le tableau de bord, l’autre appuyé contre la vitre. Et forcément, il admire le haut de son corps, entièrement dénudé. Chloé pourrait crier, de surprise ou de peur. Elle pourrait alerter Alban sur la présence de cet homme qui les observe désormais de près. Elle pourrait couvrir ses seins, refermer ses jambes et demander à quitter les lieux sur le champ. Elle ne fait rien de tout cela. Tout en sentant la langue et les doigts d’Alban visiter son intimité avec la douceur qu’elle lui connaît, elle regarde l’homme en maintenant la tête de son amoureux entre ses cuisses, comme pour l’empêcher de se redresser, de se rendre compte de la situation dans laquelle ils se trouvent désormais. Elle voit l’homme déboutonner son jean et en extraire un sexe en érection, déjà décalotté sous l’effet de l’extrême excitation qu’il doit éprouver. De plus en plus excitée par la situation, elle se prend peu à peu au jeu de cet exhibitionnisme qu’elle n’a pas voulu mais qui, il faut bien qu’elle l’admette, lui plaît. « Lèche-moi, oh oui lèche-moi», chuchote-t- elle, suffisamment fort pour l’homme l’entende à travers l’entrebâillement des vitres. Désinhibée, elle va même jusqu’à se caresser les seins, espérant bien exciter davantage encore l’inconnu derrière la vitre. Elle le voit distinctement commencer à se masturber. Elle n’a dès lors besoin que de quelques secondes pour jouir puissamment, inondant la main d’Alban, presque surpris par une manifestation de plaisir aussi subite qu’extravertie.

Elle ne veut pas en rester là. Elle plaque Alban contre son siège, jetant sa langue dans sa bouche, découvrant au passage le goût salé qu’a laissé son propre plaisir sur les lèvres de son chéri. Elle déboutonne vigoureusement sa chemise. Défait sa ceinture, abaisse la fermeture-éclair de son pantalon de lin. Et sent, à travers le coton fin de son boxer, son sexe érigé. Elle sait que l’homme est toujours là, et redoute la réaction d’Alban quand il s’apercevra à son tour qu’ils sont épiés. Quand il ouvre les yeux – il avait baissé ses paupières comme pour mieux apprécier les caresses –, Alban le voit. Forcément. L’homme se masturbe juste de l’autre côté de la vitre entrouverte. Il a dû entendre les soupirs et le cri de jouissance de Chloé, pense Alban. Qui ne dit rien. Lui non plus. Il est concentré sur les sensations que lui procure cette scène d’amour observée. Sur les doigts de Chloé qui parcourent le bas de son ventre. Et puis sur cette bouche dans laquelle son sexe fait désormais des va-et-vient. Pour que leur spectateur se délecte plus encore du spectacle, elle dégage ses cheveux pour laisser apparaître sa bouche aspirant le sexe d’Alban. La fellation ne dure guère plus de temps que le cunnilingus. Au même instant, Chloé, qui joue à passer sa langue sur le gland sans chercher à se cacher des regards indiscrets, et Alban, qui éprouve une difficulté grandissante à se retenir, regardent ensemble à travers la vitre. C’est à ce moment-là que l’inconnu éjacule sur sa main. C’est à ce moment-là que Chloé sent le sperme chaud d’Alban gicler sur son visage.

L’homme disparaît dans l’obscurité aussi mystérieusement qu’il était apparu, rejoignant la forêt et se fondant dans la nuit tel un fantôme. Ni l’un ni l’autre ne verront jamais son visage. Ils savent qu’il a tout vu. Et lui, sait-il qu’ils se sont, d’une certaine manière, donnés en spectacle ?

Alban tourne la clé de contact. Chloé pose sa main sur la jambe de son conducteur. Ils ne se disent pas un mot sur le chemin du retour.

Par Plusloin21

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