A l’ombre du Grand Rex et des théâtres, cachez celui qu’on ne saurait voir. Il est devenu, faute de combattants, le dernier du genre. Du genre infréquentable avec un X. Les censeurs peuvent bien se suivre et se ressembler, le Beverley tient son cap. On y bande depuis plus de trente ans. On dit respect, et chacun son Grévin, on s’y attarde. Histoire de retenir un peu le temps qui court et de se faire du bien avec des souvenirs encore tout chauds.

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A peine treize heures ce samedi-là. Les Grands Boulevards sont brassés par un vent de glace qui fait fuir le pèlerin. On le cherche un peu. On le trouve très vite. A gauche, en montant la pente douce d’une petite rue pas borgne du tout. Juste discrète. Trois marches ou quatre, des affiches un brin délavées d’avoir été trop regardées, elle était charnue cette belle brune qu’on se souvient avoir croisée un jour chez… c’était pas chez John Love ? Derrière sa caisse, grande comme une boîte à chaussures, comme dans sa grotte, Monsieur Maurice est déjà là. On entend le doux ronronnement de la bobine qui défile. Dans la salle, du mâle d’à peu près tous les âges. Et sur le grand écran, Brigitte qui râle de joie. Il fait plus chaud d’un coup. C’est qu’on ne l’avait jamais vue comme ça la blonde divine. Aussi grande. D’aussi près. Encore plus blonde et ses seins encore plus lourds… ça fait quelque chose. Y a pas, c’est magique le cinoche !!

Le magicien ici, c’est donc lui. Un phrasé à la Tonton qui flingue. Un Titi des fortifs. Après lui, ils ont dû casser le moule. Après, ils t’ont fabriqué à la chaîne du bobo sans joie, du hipster poseur. Du formaté quoi. Monsieur Maurice, c’est tout sauf ça. Rasé de près, le cheveu comme lui, blanchi sous le harnais, et qui porte beau. Une mine de jeune premier qui aurait vécu, qui aurait pris le temps d’aimer et qui se souvient de tout. Sans se laisser embuer de fausse nostalgie. Sans regrets. Sans l’amertume d’avoir vu toutes les pages se tourner avant de se retrouver tout seul avec ses films où les poils dépassent. Bien accroché à sa barre. Tant que la péloche tient le coup.

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Comme ce fidèle qui s’interlude dans l’échange. Figé dans ses vingt ans, quelques heures de plus au compteur tout de même et tout à fait digne. Il pose sa veste dans la cabine de projection. Plus qu’un habitué. Il vient ici depuis toujours ce devenu au moins grand-père, depuis tout ce temps. Et c’est Monsieur Maurice soi-même qui, à l’heure tapante, d’un café bien chaud réchauffera ses vieux os. D’ici là, il peut bicher tranquille, pour lui ce sera gratos.

C’est qu’au Beverley, on prend son temps ou pas mais on peut le prendre. Du furtif, du contemplatif. Du rapide, à peine entré déjà sorti. Du patient. Du qui attend. Du qui n’attend plus rien. Du qui peut. Du qui aimerait bien pouvoir encore. Monsieur Maurice les aime bien de toute façon et n’en juge aucun. Si toute sortie est définitive, le va et vient a ses limites, le service est continu. Comme à la grande époque.

C’était tout à l’heure dans une vie plus jeune. C’était avant le web 2.0, Zuckerberg n’était même pas un projet. C’était avant la VHS dans le scope qui faisait tellement son effet dans le salon des parents. C’était même avant le Minitel. C’est dire si c’était l’âge de pierre de la gaule. Et de la gare de Lyon à Saint Lazare, du Sébasto au Montparno, existaient des chemins, des sentiers balisés pour qui voulait bander et pourquoi pas mélanger en mode obscur.

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« Surtout les Grands Boulevards », se souvient Monsieur Maurice, « Entre République et Opéra, il y avait une dizaine sinon quinze cinémas pornos puisque à l’origine c’était des petits cinémas de quartier qui se sont reconvertis dans le X quand il y a eu la loi en 75. Donc c’était une ambiance festive et joyeuse. J’avais des clients qui faisaient toutes les salles, qui commençaient à République, qui finissaient à Opéra dans la journée, voilà… Comme ça, ils venaient chasser, voir ce qu’il y avait à l’intérieur de la salle, si ça leur convenait. Parce qu’à l’époque, beaucoup de couples fréquentaient les cinémas, donc, d’un cinéma à l’autre, d’après ce qu’ils me disaient… Même moi, quelques fois, j’avais des clients que je revoyais quatre fois dans la journée! Ils repayaient à chaque fois! Mais bon, c’est vrai que c’était l’époque où c’était le cinéma à cinq francs… Ce qui ferait à peine un euro aujourd’hui. Et le boulevard était animé d’une clientèle qu’on ne retrouve plus, c’est à dire la clientèle des bistros où on pouvait fumer au comptoir. Moi qui suis pas fumeur, j’allais me mettre dans la fumée rien que pour prendre un café et écouter les ragots, et puis les patrons c’était des Auvergnats, ça gueulait!… Il y avait une ambiance vraiment joyeuse!… Et puis il y avait des magasins sur les Grands Boulevards, il y avait de la diversité. Aujourd’hui, quand on retrouve partout les mêmes marques, il n’y a plus rien d’intéressant… A part moi, je vois pas… » Et il se marre et il a sans doute raison.

Et il se souvient de ces peintres du dimanche qui accrochaient sur les grilles du Crédit Lyonnais à Strasbourg Saint-Denis, et des promeneurs courtois. Vous avez dit courtois? « Quand une femme remettait son bas parce que la jarretière avait sauté, on la dévorait des yeux mais jamais comme aujourd’hui on l’aurait insultée… Question d’éducation, c’est tout. Il y avait un état d’esprit, folklorique parfois. Le lundi, les gens rentraient de week-end et ils nous rapportaient un litre de blanc, un saucisson, du fromage et quand la cabine était trop petite pour recevoir deux trois clients, on mettait une petite table dans l’entrée, là, si si, et puis on saucissonnait. Et puis tu vois dans la rue, les voitures pouvaient se garer alors il y avait des commerciaux qui venaient entre deux visites. Maintenant, ils peuvent plus. Ils ont le téléphone portable, ils ont une puce au cul, on les suit à la trace donc ils peuvent plus gérer leur boulot, on leur en demande toujours plus… C’est une grosse clientèle qui a disparu. »

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C’est pourtant grâce à eux, à ses clients pas tous partis quand même qu’il est resté là. Une qualité dans la relation qu’il ne connaissait pas et n’aurait sans doute jamais connue s’il était resté projectionniste dans le cinéma traditionnel. « On a vieilli ensemble. On a blanchi ensemble… Il y a la canne maintenant, d’autres la béquille. Et puis la conversation, c’est plus les coups qu’on a tirés, c’est comment va ta prostate? ? (rires). Comme j’avais dit, le jour où ma prostate m’emmerdera, je fermerai le Beverley. Ben ce jour-là, j’aurais mieux fait de fermer ma gueule! (rires) On continue le Beverley pour le plaisir!! Et comme me disait un de mes anciens clients qui à quatre-vingt-dix-sept ans venait encore ici, il était dans une résidence et quand il disait : « Moi je vais au Beverley !», les infirmières qui connaissaient le lascar lui disaient: « Mais tu peux plus rien faire?! » Il répondait: « Oh avec ma queue non mais avec ma langue oui!! » (rires) Et c’est vrai. C’est vrai qu’on y pense en vieillissant. Les femmes nous ont donné tellement de plaisir, parce qu’il faut le reconnaître, on a pris du plaisir avant de leur en donner, que maintenant avec ce qu’il me reste physiquement, j’essaye de leur rendre ce qu’elles m’ont donné. »

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C’est peu dire qu’il les aime les femmes, Monsieur Maurice. « Sensuel ? Ben oui, je pense qu’on le devient ici. Déjà par la pellicule puisque sur les films anciens, les femmes ressemblent encore à des femmes, c’est pas Silicone Valley ! C’est toujours un plaisir de les regarder. Parfois, quand on a des femmes qui viennent là, surtout l’été, avec des bas, avec des guêpières… comment je le sais? C’est simple, quand c’est joli, je leur demande de me montrer. J’ai jamais reçu une baffe, c’est pour ça que je continue le métier. Et puis tu vois, je leur dis une petite poésie qui dit:

« Les seins aiment être caressés, soutenus, pétris, enserrés.

   Leur peau est chaude et onctueuse et sensible aux mains baladeuses.

   Les mamelons aiment qu’on les touche, qu’on les titille avec la bouche.

   Les seins sont heureux et comblés quand on veut bien s’occuper d’eux. »

… Voilà, c’est un client qui m’a fait ça. Alors, évidemment moi ça peut me permettre! Je l’ai appris par coeur parce que comme ça, j’ai les mains libres! Alors, elles me traitent de vieux cochon. Je leur dis: « Sois gentille, enlève le vieux et garde le cochon! » Elles rigolent. Et… et ça me fait plaisiiiir. »

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Il a la poésie pratique et astucieuse Monsieur Maurice qui, sans s’en rendre bien compte, livre un peu le secret de sa longévité. Evidemment, avec son collègue, ils font tout tout seul. Les bobines à faire tourner, les films à dénicher. La pellicule à cajoler, c’est que ça devient cassant avec le temps. La caisse à tenir, la salle à entretenir, un peu de sécu quand des indélicats même « haut placés » empêchent les autres de triquer peinard, même que là « on sait devenir méchant ». Mais en dépit des taxes qui depuis 1975 le frappent, lui et beaucoup d’autres avant, d’une double peine, malgré une TVA comme un assommoir et un classement ghettoïsant qui lui interdit ne serait-ce que de rêver d’une subvention, il reste debout et le Beverley ouvert aux flâneurs du Boulevard. Et le prix du ticket n’a pas varié depuis huit ans. Alors pourquoi se donner tout ce mal si, pour attendrir le dur, il n’y avait pas cet amour sincère et des femmes et de l’amour tout court? « Oui… Oui, je crois que vu par les autres ça doit être ça. Moi je m’en aperçois même plus mais c’est vrai que c’est un bain de jouvence. Je suis content quand je reviens là. J’oublie mes factures, j’oublie mes problèmes. J’essaye de donner du plaisir aux clients à travers une bonne projection. »

A ce propos, en parlant de douceur, ce qu’on voit depuis son petit écran de contrôle, c’est qu’il à l’oeil sur tout Monsieur Maurice, laisse pantois. Du porno d’avant You Porn. Une histoire même pour faire semblant, une lumière qu’un chef op’ a pris le temps de soigner, de la lingerie choisie. De la fesse qui sourit à la vie, aux vits aussi. Du nichon émouvant de naturel, de la chatte épanouie servie avec ses poils d’avant le tout lisse, comme à l’origine du monde. Courbet se serait sûrement senti chez lui, au Beverley. Pas dépaysé d’un siècle. « Ah mais ça, ça bouge! Tu vois, c’est du coffre, c’est bio ! L’autre fois, j’ai reçu des cinéastes, quatre italiennes, elles étaient étonnées. Elles avaient jamais vu de poils sur une chatte !!! Des films comme ça, on les fait plus. Enfin, si. Il y a encore Marc Dorcel qui fait de très belles choses. J’ai pas vu ces derniers films mais ce que j’ai vu, il y a de belles filles, un petit scénario, des beaux décors. On va dire, c’est filmé à l’ancienne. C’est Marc. Les autres, ça reste des films simplement masturbatoires. Il faut dire que c’était recherché aussi par la clientèle, quand ils allaient prendre leur train à Saint-Lazare, il fallait du sexe tout de suite. Quand il y avait dix minutes de mise en route, ils décrochaient. La clientèle s’est tirée une balle dans le pied, pour avoir finalement des films vraiment médiocres. Nos films, c’est un support à nos fantasmes. Après, c’est vrai que le plus beau film c’est celui qu’on se fait… à travers nous. »

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En bientôt quarante ans, il en a vu défiler des qui s’enfilent. Et des qui ont su les filmer et donner ses belles lettres au X à la française. « Ah oui! Alain Payet dit John Love, Sanders, Bénazéraf… Et les filles, Brigitte Lahaie en premier. Elodie, cette jeune femme qui arrivait de Saint-Etienne, tourneur sur métaux, elle avait une poitrine extraordinaire et super sympathique! Et dans les hommes, évidemment toute la bande. Alban Ceray, Richard Allan… On a fait des soirées ensemble… Eh oui, c’est toute une époque. Quand on voit l’âge des acteurs, c’est comme tout le monde. C’est comme Johnny, comme Dutronc, c’est la même génération… On a du mal à vieillir… » Il aurait bien développé mais petit souci de calage de bobine, dans la salle un client vient gentiment le prévenir qu’on voit double. « Il faut dire qu’on a une chance, c’est que c’est le seul cinéma où les gens ne râlent pas si le film est rayé. S’il manque un quart d’heure de film, ça se voit pas de trop. Ou si le film est à l’envers… ça m’est arrivé une fois. Une bobine à l’endroit, une bobine à l’envers. Au départ, j’ai rien vu. Ben, un 69 tu sais jamais. Mais ce qui m’a fait sursauter, c’est quand j’ai vu la bouteille de whisky au plafond… j’ai dit là il y a un problème… »

D’autres anecdotes? Il en a plein sa musette Monsieur Maurice. Comme Coluche qui triomphait au Gymnase, pour ainsi dire juste en face et qui en voisin venait tromper son trac en cabine le temps d’un cinq contre un bienfaisant. Comme toutes ses petites culottes retrouvées dans la salle. Vraies culottes de filles et culottes de filles un peu trop grandes pour ne pas avoir appartenu à des garçons. Et puis au carnet rose du Beverley, des enfants devenus grands que leurs parents ont conçus ici même. Mais chut… Ce qui se passe au Beverley reste au Beverley. Le plaisir du cul comme on ne le voit plus. Sur grand écran, en salle obscure. Quand tout peut arriver.

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La dernière fois qu’il a vraiment posé ses fesses dans un cinoche, Monsieur Maurice s’en souvient. C’était pour Diva. C’est dire si son truc à lui, son credo dans cette vie comme dans la prochaine, son cinéma Paradiso, c’est la femme. « Ce sont des chefs d’oeuvre de la nature. On se les imagine au Louvre. Moi quand je caresse les fesses ou le dos d’une femme, c’est comme un bronze de Rodin, en plus chaud quand même (rires)… Je peux pas te dire, mais j’ai vu tellement de belles choses. Tu te rends compte, quelle belle mort sur mon lit que j’aurai en repensant à tout ce que j’ai vu au Beverley… J’aurai au moins des souvenirs et pas de regrets. Je pourrai dire comme d’Ormesson, c’était bien! Et je pourrai ajouter, c’était bon. »

Le Beverley, 14 rue de la Ville Neuve
75002 Paris
M° Bonne Nouvelle. M° Grands Boulevards
01 40 26 00 69

Une réponse

  1. Amante Lilli

    Contente de lire un article sur un ciné X.
    Je n’ai jamais eu l’occasion de faire le Beverley, mais sa réputation n’est plus à faire et en tant qu’amatrice des salles obscures dévolues au sexe, à n’en pas douter, si je venais à me rendre à Paris, je visiterai ce monument du sexe.

    J’ai découvert les plaisirs des cinémas porno au Cap d’Agde à l’Instant X, avant de découvrir que ma belle région de Provence en abritait plus d’uns :
    – l’Etoile à Marseille, entre glauque et sordide, une ambiance singulière, une âme. Mes expériences en sont sein m’ont marquée et je les renouvellerai avec envie, même si cela demande à mon Aimé de faire la police, car certains hommes sont trop pressants.
    – le X-Center à Plan-de-Campagne, Avignon ou Nîmes ou le Planète X à Toulon, plus raffinés, plus consensuels, mais où j’y ai eu des expériences magiques et multiples

    Les cinémas pornos sont des lieux à préserver, en tant que femme libertine, j’aime m’y rendre en couple. C’est aussi cérébral qu’excitant. On est loin des soirées porno-chic à la Eyes Wyde Shut. On est dans du sexe, dans l’histoire d’un lieu, dans une atmosphère unique.

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