Le tourisme libertin a sa clientèle, ses codes et ses espaces réservés. Pourtant, on ne peut pas parler de marché organisé. Entre mystère et tolérance, ce business artisanal multiplie les adeptes. Qui sont ses acteurs ? En quoi la jeune génération et le web sont-ils vecteurs de changement ? Tour d’horizon.

Crédit Nicolas Bassez

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Pour les non-initiés, le tourisme libertin se situe quelque part entre le trafic sexuel et la prostitution infantile, aux tréfonds de la Thaïlande et de l’Europe de l’Est. Évacuons ces amalgames. Le libertinage est une philosophie qui repose sur le respect, la curiosité et le partage, emprunte aux Lumières et induit une exploration récréative de sa sexualité où tout est permis, rien n’est obligatoire. Ce mode de vie adopté en majorité par des couples recouvre plusieurs pratiques non normatives, de l’échangisme au candaulisme en passant par le voyeurisme, et se déploie au quotidien : en semaine sur Internet, le soir en club, le temps d’un week-end dans une chambre d’hôtes ou en vacances à l’autre bout du monde.

©Le Mask

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Ainsi, le tourisme libertin, qui prend ses racines dans la révolution sexuelle des années soixante-dix, élargit le champ des expériences et peut être défini comme un tourisme sexuel pour les plus de 18 ans,” explique Daniel Welzer-Lang, sociologue auteur de l’article Le tourisme libertin, un secteur en mutation (Revue Espaces, 2009).

“Même si les frontières avec le tourisme bisexuel et gay, qui l’ont inspiré, sont très poreuses, on est dans une démarche hétéro avec une esthétisation du corps des femmes.”

Une offre plurielle

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Si ce tourisme a un concept et une histoire, son offre reste inconnue du grand public, mal connue de la cible. Dans le secteur, on distingue trois intermédiaires : les agences de voyages spécialisées qui ont pignon sur rue, les structures d’accueil comme les villas et campings qui gèrent leur promo de façon underground, et les particuliers qui organisent des séjours en toute indépendance, impliquant des amis et des amis d’amis.

Erotikus Vacances Aventures s’inscrit dans la première catégorie. Créée en 2010 par Michel et son épouse, tous deux libertins et conseillers de voyages certifiés, cette entreprise québécoise est affiliée à une agence classique et propose des séjours nudistes et coquins aux Caraïbes, en Jamaïque, au Mexique et en Europe. “Selon la saison, les prix des séjours en resorts débutent à 1100 € par personne. Nous faisons parfois affaire avec un fournisseur qui organise des vacances de luxe dans des hôtels qui ne sont pas libertins. Concernant les croisières 100 % coquines, notre spécialité, il est possible d’obtenir un forfait avion-cabine intérieure pour environ 1025 € par personne,” détaille Michel avant de souligner le succès grandissant de ces voyages en paquebot auxquels lui et sa femme répondent toujours présents, afin de s’assurer de la satisfaction des clients.

©gerhard-riebicke

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Sur le même principe, Eros Travel, le département libertin du voyagiste belge Évasion Voyages, est né il y a deux ans. Sa co-fondatrice, Françoise, avait constaté un manque énorme : Soit les libertins ne savaient pas qu’il existait des hôtels qui leurs étaient réservés, soit ils n’avaient pas confiance”. Il s’agissait de sélectionner et diffuser l’offre existante, tout en rassurant avec des garanties officielles. Le fond et la forme lui semblaient essentiels : “Avec mon époux et associé, on a soigné le site Internet en mettant à l’honneur le texte. Les clients peuvent venir en toute discrétion dans un bureau dédié pour discuter de leurs envies. Confidentialité et respect sont des valeurs importantes pour nous.” Les formules et destinations proposées par Eros Travel recoupent celles d’Erotikus Vacances Aventures.

Là encore, les croisières sont les grandes gagnantes. “Il faut réserver très vite. La preuve ? Nous préparons déjà les croisières 2017 et 2018.”

 

kinopoisk.ru

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Les propriétés de charme ont aussi le vent en poupe. Merlain, jeune retraité, tient La Demeure Libertine à Beslé (Pays de la Loire), avec sa compagne, Plume.

“Avant de la rencontrer, j’avais créé des chambres d’hôtes traditionnelles, mais cette activité n’était pas très enrichissante d’un point de vue humain. Nous avons donc décidé de changer d’orientation tout en gardant l’esprit du lieu.”

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©La Demeure Libertine

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©La Demeure Libertine

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©La Demeure Libertine

Cette maison bourgeoise du XIXe siècle peut recevoir de trois à cinq couples. Elle regroupe des chambres privées et des espaces communs : sauna, hammam, espace massage, jacuzzi et donjon. “On offre une gamme de pratiques variées qui vont de la sensualité jusqu’au sado-masochisme,” explique Merlain, ravi de pouvoir contenter les désirs multiples de sa clientèle, constituée exclusivement de couples. “La majorité viennent une nuit, le week-end. C’est 99 € la nuitée pour deux, avec le petit déjeuner et l’accès aux équipements compris. L’option table d’hôtes à 40 € par personne et par jour permet de ne pas quitter la Demeure.”

La demeure libertine

©La Demeure Libertine

Gérard, lui, s’apprête à lancer la première saison libertine de son camping La Roseraie, lové au cœur de l’Auvergne à Brugheas. À partir du 12 juin, avec sa femme Françoise et ses fils, Johan et Nans, paysagiste et chef cuisinier, ils accueilleront des couples et quelques célibataires sur leur terrain de 5 hectares, en mobil-home, emplacement nu ou camping-car. La vaste prairie et la forêt coquine, le pôle animation, le restaurant, le bar, la piscine, les terrains de pétanque, de foot et de volley… Tout a été prévu pour que les campeurs se sentent bien. Côté tarifs, l’entreprise familiale vise l’accessibilité ; pas question d’assommer la clientèle. Gérard ne s’en cache pas, il souhaite faire de ce camping “une référence dans le monde du libertinage pur”.

Ces structures misent sur le bouche-à-oreille et la fidélisation, se montrant plutôt discrètes dans leur communication. Internet est devenu leur média de prédilection. Leurs sites et pages Facebook sont d’ailleurs relayés par des “passeurs” tels que France Coquine, le guide virtuel de Didier Menduni, ou Vacances Libertines, une association montée par Yo, sexagénaire initiée au libertinage dans le Cap d’Agde des seventies. “On s’est donné deux missions : informer sur l’offre touristique libertine et mettre les gens en relation. On ne fait pas de bénéfices. On trouve juste des lieux de vacances.” L’initiative de Yo est animée par le plaisir du partage. Parmi ses nombreux projets, elle a noué un partenariat avec un hôtel thaïlandais qu’elle préfère garder secret. “Le patron a son resort avec ses touristes retraités et il a fait construire six bungalows près de la plage. Il gère l’aspect financier, moi je supervise. C’est 850 € par personne et pour 14 jours : pension complète, transfert depuis l’aéroport en bus climatisé, excursions, accès au jacuzzi…”

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Aux particuliers jouant le rôle d’entremetteurs, s’ajoutent les groupes formés sur Internet ou dans la vie et leurs voyages spontanés, du sur-mesure. Le sociologue Daniel Welzer-Lang observe ce phénomène avec attention.

“En passant par les petites annonces online, des gens se retrouvent à proximité du Cap d’Agde dans des campings ou des villas. Le libertinage s’est étendu à plein de zones qui n’étaient pas pensées pour cela.”

Des communautés se déploient au sein de la communauté et définissent leurs séjours de rêve de façon autonome. Le hasard des rencontres et la sédentarité des établissements libertins sont remplacés par le choix et le nomadisme.

Une bulle pour se sentir libre

Malgré la crise, le tourisme libertin est un petit business qui n’arrête pas de séduire. Françoise confirme la rentabilité d’Eros Travel : “Depuis sa création, nous en sommes déjà à 20 % supplémentaires par rapport à notre chiffre d’affaires classique.” Pour 4000 visites mensuelles sur le site, 100 à 150 demandes concernent l’offre libertine. Gérard termine une saison traditionnelle du camping La Roseraie avant d’inaugurer la version coquine. Il se montre rassuré face aux réservations : “C’est sans commune mesure, on passe du simple au double.” Idem pour Merlain qui affiche complet chaque week-end dans ses chambres d’hôtes. Il rappelle ce que la Demeure Libertine, au même titre que ses pairs, apporte à ses clients : un cadre tranquille, une bulle pour

“se sentir libres de faire ce qu’ils veulent, d’échanger dans la convivialité, d’enrichir leur sexualité et leur vision du monde”.

Le respect s’est imposé comme la règle numéro un. Michel de l’agence Erotikus Voyages Aventures l’atteste : “Chaque structure applique un code de conduite strict en ce qui concerne la nudité, les endroits où les contacts intimes et activités sexuelles sont permises, mais ce qui prime toujours est le fait que ‘non’ veut dire ‘non’.” Une organisation naturelle s’effectue entre les espaces réservés à l’intimité du couple et à l’intimité partagée. Soucieux d’éviter tout incident, Gérard compte privilégier les duos dans son camping : “Avant de nous lancer, on a mené une enquête et découvert que les trois-quarts des fermetures de boîtes libertines étaient causées par les hommes seuls. Ils n’ont aucun sens du libertinage, ce qu’ils veulent, c’est baiser, baiser, baiser. Pour satisfaire les couples candaulistes, nous avons fixé une limite à 15 % d’hommes seuls cette année et on s’y tiendra.”

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Y a-t-il un (touriste) libertin type ? Non, pense Daniel Welzer-Lang. “La seule spécifité, c’est que ce public aime s’amuser dans sa sexualité et qu’il la dissocie de vivre ensemble et faire des enfants.” En termes de fantasmes et de pratiques, la variété n’a pas de limites. Néanmoins, la clientèle des agences Erotikus Vacances Aventures, Eros Travel ou encore de la Demeure Libertine ont des points communs. Occidentale, plutôt aisée, majoritairement en couple et située dans la tranche d’âge 35/60 ans. Les moins de 30 ans se font plus rares. La voyagiste Françoise considère qu’il y a un âge pour tout et que l’on entre dans le libertinage à petits pas, en passant par la case “clubs”, sans envisager tout de suite les séjours. Yo, la créatrice de Vacances Libertines, l’explique, elle, par un manque de temps et de moyens : “Les jeunes couples sont précaires. Ils ont la maison et la voiture à crédit… Tandis qu’à 50 ans, les dettes sont remboursées, les enfants partis de la maison. Ils sont plus libres”.

Depuis quelques années, ces réalités se complexifient.

Le rajeunissement et le métissage social accompagnent l’arrivée d’un public curieux.

Outre les habitués, Merlain raconte qu’avec Plume, ils en reçoivent “beaucoup pour qui c’est une première, qui font escale à la Demeure dans une optique de bien-être et de découverte”. Il y voit une corrélation avec Internet et l’explosion des sites de rencontres. Au-delà de ces aventuriers 2.0, des non-libertins aiment fréquenter des resorts comme l’Hedonism en Jamaïque pour profiter de l’ambiance épicurienne, rien de plus. Daniel Welzer-Lang parle d’une extension aux différentes classes sociales, aidée par l’augmentation des lieux gratuits : “On a de plus en plus de milieux populaires et de chômeurs qui vont voir comment ça se passe”.

La nouvelle génération serait moins honteuse d’exprimer ses désirs. “Avant, les libertins étaient traités d’obsédés”

Assure Gérard, dont le futur camping attire déjà les jeunes. Daniel Welzer-Lang marque un bémol. Si les pratiques sont plus variées et assumées dans la sphère privée, « on n’a jamais été aussi restrictif en termes de lois. D’un côté, les moralistes chrétiens gagnent des points, et de l’autre, ces usages deviennent si massifs qu’ils débordent tout”. Et Merlain de rappeler que se revendiquer libertin est encore mal vu et tabou pour le grand public, perçu comme de la perversion : “Dans une entreprise, il vaut mieux être homosexuel que libertin”. D’ailleurs, impossible de recenser leur nombre en France. Se cacher reste de mise.

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De la marginalité à la mixité

On retrouve cette dimension secrète dans l’absence ou le manque de communication et la situation géographique des structures d’accueil. En dehors du Cap d’Agde, on ne connaît pas de lieux représentatifs du tourisme libertin. « En France, les auberges et autres châteaux ne tiennent pas à faire de la publicité à l’extérieur. Ils ont la trouille du qu’en-dira-t-on, de la fermeture, même s’ils ne risquent plus rien de la part de la police et des municipalités,” justifie Daniel Welzer-Lang. Ils s’installent souvent en province, à l’abri des regards. Ils ne veulent ni déranger, ni être dérangés, mais s’intègrent bien à l’échelle locale. En témoigne la Demeure de Merlain et Plume qui a d’abord fait jaser avant d’incarner un tourisme attractif pour le village. Dans d’autres pays tels que le Maroc, l’Île Maurice et la Turquie, on se heurte à un carcan culturel. La demande libertine est forte, mais la population ne peut l’accepter. Yo, qui connaît bien la Thaïlande, pointe ces paradoxes : “Les autorités ne veulent pas de lieux naturistes ou libertins. C’est particulier, il faut jongler avec l’administratif”. À l’inverse, l’Espagne et la Jamaïque bénéficient d’un climat propice à ces pratiques. La mappemonde du sexe libre n’en est qu’à ses débuts.

Le tourisme libertin commence à se structurer. Les établissements dialoguent entre eux, échangent des bannières sur leurs sites Internet. L’engagement est timide, mais réel.

“Ce secteur n’a pas pris conscience de l’ampleur qu’il pourrait avoir. L’offre n’a pas encore rattrapé la demande. Les commerçants sont frileux,” explique Daniel Welzer-Lang.

Et pas que les commerçants. Gérard a rencontré des difficultés avec les banques quand il leur a présenté son projet de camping. Il n’a pas obtenu de prêt. “Un camping, ça coûte pas loin du million d’euros. Notre apport personnel n’était pas suffisant, mais on a eu de la chance, car l’ancien propriétaire du camping avait contracté plusieurs crédits. Lorsque l’on achète une SARL, on les reprend.” Le système D fait partie de l’aventure.

Quand on aborde l’avenir économique et sociétal du tourisme libertin, les avis sont partagés. Selon Yo, l’impact de la crise et la baisse du pouvoir d’achat n’ont pas fini de se faire sentir. De l’autre côté des Flandres, Françoise s’interroge sur la motivation des entrepreneurs : “En France, j’ai l’impression que les personnes qui se lancent dans le tourisme libertin viennent, essayent et repartent aussitôt. Ou bien ils n’actualisent pas leur site Internet et ce n’est pas sérieux”. Dans le même temps, l’industrie du voyage se spécialise pour offrir des produits exclusifs à des clientèles de niche. Les hôteliers classiques se diversifient pour survivre : le coquin est une piste. Daniel Welzer-Lang, lui, croit à l’essor du tourisme libertin, parallèle à la déconstruction de l’hétérosexualité. “Les premiers qui vont trouver l’alchimie financière en assumant la multiplicité des publics vont faire de l’argent. Est-ce que cela favorisera la mixité ou la co-présence sociale ? On ne sait pas. Mais la clientèle va évoluer et d’autres zones de centralité libertine vont éclore.”

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