On vous a beaucoup parlé du Slow Sex : « faire l’amour en prenant son temps », en conscience, dans une société obsédée par la vitesse et la performance, est devenu un véritable phénomène de mode. Presque autant que le BDSM, depuis le raz de marée 50 Shades… Le Slow SM semble donc être un parfait cross over des deux sujets sexo les plus tendances du moment. Mais point de racolage opportuniste ici, plutôt une danse de la réalité : je l’ai découvert totalement par hasard au cours du Festival Erosphère. Un des ateliers proposés s’intitulait : Minimal SM. Un titre très évocateur mais néanmoins énigmatique : s’agissait-il d’apprendre à se passer d’instruments ? A se focaliser sur le lien mental plus que sur l’action physique ? Ou au contraire, à faire le plus mal possible avec le plus petit geste possible ?

Marie Albatrice ©Robert Darky

Marie Albatrice ©Robert Darky

Rien de tout cela ! Marie Albatrice (Maîtresse domina, performeuse, modèle…) commence par un discours qui se transforme vite en dialogue. Elle s’inspire ouvertement des techniques du Slow Sex pour débarrasser le SM de son image de sexualité violente et pulsionnelle. Elle vante « la lenteur et la précision requises pour aiguiser sensibilité et intensité ». Une pratique SM « minimale et exigeante », et surtout une grande attention à soi même et à l’autre.

Elle prêche une convertie : la pratique du BDSM au début de ma sexualité est sans doute ce qui a le plus développé mon empathie et mon intelligence sexuelle… en plus d’être une formidable école du pouvoir. Dans un jeu de rôles librement consenti, au fond, le maitre est au service de l’esclave… La dominatrice a l’entière responsabilité du soumis : il s’agit de l’amener à ses limites sans jamais les dépasser, et, à un degré d’excellence, de lui donner ce qu’il veut, même s’il ne désire pas l’assumer ou ne le sait pas lui-même. Il faut savoir jouer avec le langage et aussi lire celui du corps et des énergies, parfois opposé.

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Le BDSM peut se concentrer sur le mental et le jeu de rôles, et les sévices restent alors théâtraux… En SM pur, la plupart apprécient les sévices physiques pour l’extase chimique qu’ils provoquent (fatales endorphines), même si certains affirment qu’ils aiment véritablement juste avoir mal. (Si !) La maîtrise des curseurs plaisir/douleur est donc primordiale. La tolérance du même sujet varie d’un jour à l’autre et d’un moment à l’autre, et l’absence de contact génital classique exige une créativité et une attention décuplées. Il n’y a pas de pratique érotique plus éloignée de la course à l’orgasme : en vérité, il est bien plus ludique de le contrarier et même, de l’interdire. (Du coup, il se produit assez souvent, surtout s’il est sanctionné d’une punition.)

Nous étions une trentaine, en sous-vêtements ou nus– une nudité très naturelle et surtout pratique. Après la présentation de l’atelier, on nous distribue des crayons de maquillage, pour que chacun marque son corps : zones sensibles, zones très sensibles, no go zones. Ici personne ne parlera, à part notre guide amazone Marie. Elle nous sépare ensuite en deux groupes, dominant et soumis, « donneurs et receveurs », mais prévient que nous changerons de rôle… Je me place naturellement dans le groupe des dominants. On remet au groupe receveur des bandeaux pour les yeux. Je songe à fuir parce qu’après ce sera mon tour : faire confiance, les yeux fermés, littéralement, à des dominants novices, des amateurs, des newbies ? Mais je tiens vraiment à jouer le jeu, alors je reste. Même pas peur. Le groupe soumis se disperse dans la salle, la majorité s’allonge, les yeux bandés…

Photo : Aurélien Jena

Photo : Aurélien Jena

festival EroSphère "IN" Micadanses http://www.erosticratie.fr photo : Aurélien Jena

Chaque donneur doit s’approcher d’un corps et lui prodiguer une « caresse » (pincement, légère claque, griffure du bout de l’ongle..) d’abord sur une zone neutre, non marquée, avant de passer au corps suivant. Un seul geste, mesuré, étudié. Quelques secondes pour observer un corps inconnu, offert, laisser la main approcher un dos, une cuisse, un ventre, sentir la peau la chair les nerfs, guetter la réaction la tension l’abandon… Parfois très fugace, parfois lent et troublant… A la phase suivante, on passe aux zones sensibles, toujours ajuster l’intensité, selon la zone mais aussi le degré d’excitation, et à chaque nouveau corps un nouveau réglage subtil. Au moment des zones très sensibles, mes gestes se font encore plus précis, tous mes sens aiguisés : plus le contact est bref, plus il demande de concentration, une connexion éclair.

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On sort même pour finir les instruments – pinces, bougies, glaçons – sans aucun incident malgré mon inquiétude. Quand vient le moment d’échanger les rôles, je me bande les yeux sans tricher, et je m’allonge sur le sol, sur le dos. Après avoir vérifié maintes fois que mes signes NO GO ZONE sont toujours bien visibles dans la pénombre et avec le bandeau. Je suis le cauchemar du dominateur vraiment SM : une Control Freak qui n’aime pas du tout, du tout avoir mal.

Je devine les rodeurs autour de moi, et soudain une main sur ma hanche, je frémis, plus rien, un ongle sur mon épaule, je perçois les corps qui se déplacent, zones sensibles, on étreint mon épaule et ma nuque, mon corps se détend et s’ouvre en attendant le suivant, soudain des doigts pincent très fort très vite et en même temps l’intérieur de mes deux cuisses, signalé très sensible, je me tétanise et je vais protester mais il a déjà fui, je suis sidérée d’une telle erreur, même d’un débutant.

Cela n’a duré qu’une seconde ou deux. Je résiste à l’envie de me lever pour expliquer à cet abruti le principe de l’exercice, je ne veux pas ruiner l’ambiance, je ravale mon infini mépris, j’entends que le suivant s’approche déjà, ma main est agrippée, explorée et pétrie, Marie décrète l’ère des zones très sensibles, on mordille doucement mon pied, je me relâche, le vide, et soudain quatre mains sur moi, sur mes cuisses, caresses légères, leurs ongles explorent mes chairs, ma respiration s’accélère, les caresses se transforment en brûlure, les ongles s’enfoncent et creusent, je devine deux corps en synergie, agenouillés face à face autour de mon bassin, je me cambre et me cabre et je halète, l’intensité des sévices augmente en même temps que mon excitation et mon bas-ventre palpite en spasmes, notre moment s’éternise…mais mon couple de grands maîtres SM m’abandonne.

festival EroSphère "IN" Micadanses http://www.erosticratie.fr photo : Aurélien Jena

Un autre inconnu, le jeu reprend, puis quelqu’un s’approche de ma tête et étreint, comprime mon visage… ma no go zone principale. Signalée par une énorme croix noire sur le front – et deux autres sur les joues pour plus de sécurité. Je suffoque de rage et d’indignation, je retiens des insultes et mon poing… Je suis si peu habituée au rôle de soumise que je ne pense pas à réagir de manière adéquate (en protestant par le signe convenu ou en demandant l’aide des bénévoles), mon seul réflexe est l’envie de meurtre… et sa maîtrise.

Ca n’a duré qu’une seconde : une deuxième preuve que la précipitation est une calamité. Leçon utile pour ma nature impatiente et brutale, certes. Mais quand même. Je sors de l’expérience intérieure. Autour de moi, soupirs et gémissements résonnent dans la salle, rythmés par de fortes claques, une fessée sonore, des cris de douleur extatiques. Je songe un instant à traquer les coupables et à profiter de l’atelier pour les punir, très fort – les torturer longtemps, sans aucune empathie. Il y aurait donc une part purement sadique en moi, totalement absente de ma vie et de ma pratique BDSM ?

Rien à faire : même si j’admets cette pulsion sadique, le masochisme semble vraiment contre ma nature, et certains humains ne comprendront jamais l’Art du sexe. Heureusement mon cerveau est une véritable usine à endorphines. Et je garde espoir en l’humanité grâce au mystérieux couple qui a su jouer de mon corps comme d’un instrument : je n’ai jamais eu mal sous leurs sévices, et pourtant j’ai les marques, bleus et griffures, qui témoignent de leur intensité. Par delà le bien et le mal, par delà le mental, la douleur n’est que sensation, n’est-ce pas.

Le Minimal SM est finalement la pratique érotique parfaite pour comprendre les véritables enjeux du Slow Sex : car il ne s’agit pas de lenteur et de tiédeur, ni de romantisme mièvre, mais de présence à l’instant (à l’autre et à soi) et d’intensité de sensation.

A travers ces échanges avec l’Autre (beaucoup d’Autres…), c’est bien à moi que je me suis reconnectée. A mon corps autant qu’à certaines zones de conscience – par la magie du slow SM : un nom plus évocateur, et qui tient toutes ses promesses.

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