On les arrache, on les tranche, on les dissout à l’acide, on les bombarde au laser : nous rivalisons d’inventivité (de cruauté ?) pour nous débarrasser de nos poils. Mais qu’ont-ils fait pour mériter tout ça ? Et surtout, pourquoi acceptons-nous de subir la multitude de douleurs et d’embarras que leur éradication implique forcément ?

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Depuis l’Antiquité au moins, les êtres humains s’infligent d’innombrables tortures pour se débarrasser de leur toison. On sait que les prêtres de l’Egypte pharaonique se devaient d’être perpétuellement exempt de poils, sous peine d’amende. Cinq siècles avant notre ère, les femmes d’Athènes s’épilaient déjà le pubis à la flamme d’une lampe à huile, le rasaient ou le dépilaient à l’aide d’onguents de résines naturelles. Dans les rues de la Rome antique, certains hommes bien nés faisaient glisser des jambes glabres sous leur tunique. Le biographe Suétone nous a rapporté que Jules César lui-même pratiquait couramment l’épilation.

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Ces faits historiques sont parvenus jusqu’à nous grâce à des témoignages manuscrits. Cependant, il est assez certain que l’épilation n’a pas attendu l’invention de l’écriture pour apparaître. On se tirait sans doute déjà les poils bien avant que les scribes Mésopotamiens ne nous fassent entrer dans l’histoire à coup de stylet. Mais s’il est difficile de savoir quand l’humanité à commencé à se dépouiller de sa fourrure, il est aisé de constater qu’elle n’a jamais cessé de le faire. La preuve : aujourd’hui, hommes et femmes sont sommés de se débarrasser des poils qui se dressent à la surface de leur peau, où qu’ils se trouvent.

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D’après une étude menée dans douze pays par une grande marque de produits dépilatoires en 2010, 65% d’entre nous avons recours à des techniques d’épilation. Jambes, fesses, torses, épaules, aisselles, dos, pas une seule zone de notre corps n’est épargnée. Et surtout pas le dessous de la ceinture, qui fait l’objet d’un acharnement tout particulier : à en croire l’Ifop, une Française de moins de 25 ans sur deux s’adonnait à l’épilation intégrale en 2014. Les hommes ne sont pas en reste. D’après un sondage réalisé cette année aux Etats-Unis, ils seraient 44% à se débarrasser de leurs poils d’arrière-train. Si ces pratiques existent depuis toujours, elles n’avaient jamais été aussi populaires.

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Quand on parle d’épilation, toute la différence entre notre époque et celles qui l’ont précédée est là : supprimer sa pilosité est devenu une norme. D’où sort cette nouvelle frénésie dans la lutte contre la nature ? La graine de la hargne semble avoir été plantée il y a environ trois décennies. Au cours des années 60 et 70, notre rapport à la fourrure avait été décomplexé par la révolution sexuelle, la grande libération corporelle des hippies et le développement de la pornographie scandinave, réputée pour son hirsutisme. Mais à compter des eighties, la peau glabre s’est de nouveau imposée comme une condition indispensable de la beauté.

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Dans son ouvrage Défense du poil, le journaliste et écrivain français Stéphane Rose désigne trois responsables de cette hégémonie dépilatoire contemporaine : la pornographie, l’hygiénisme et le mercantilisme. En supprimant le poil pour mieux dévoiler les organes génitaux et par conséquent les moindres détails d’un acte sexuel, la première aurait engendré la mode de l’épilation intégrale. En véhiculant l’idée fausse que le système pileux est source de saleté, le second nous pousserait à croire qu’il est profitable d’aseptiser son épiderme à grands coups de rasoir. Le dernier encouragerait l’industrie cosmétique à cultiver ce dégoût du poil pour mieux vendre ses produits.

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En permettant à cette industrie de nous atteindre avec plus de régularité et d’intensité que jamais auparavant, l’avénement des médias de masse aurait galvanisé nos tendances dépilatoires. Qu’ils nous parlent au travers d’un écran ou d’une page de papier glacé, ceux qui nous informent dépendent souvent des commerçants auxquels ils vendent des espaces publicitaires. Dans la websérie documentaire d’Arte Poilorama, Marie-Laure Sauty de Chalon, la PDG du groupe aufeminin.com, explique : “Les chaînes de télévision, la presse féminine, les médias digitaux font attention à ce que les marques vont penser. Est-ce qu’ils cherchent plus à informer ? Oui, c’est leur première mission. Mais est-ce qu’ils le font au détriment des messages que veulent passer les marques ? Pas vraiment.”

La rédactrice en chef du magazine Causette, Liliane Roudière, intervient elle aussi dans Poilarama. Elle acquiesce : “Quand une marque achète une quatrième de couverture très, très cher, elle demande que soient dilués dans le magazine, 100, 150 mots clés qui rappellent l’annonceur derrière.” Et c’est ainsi que certains de nos médias, notamment la presse féminine, encouragent la guerre contre le poil : bras dessus, bras dessous avec ceux qui fournissent ses armes. Si le conflit venait à prendre fin, les vendeurs de crème dépilatoire perdraient beaucoup d’argent. En 2009, le Wall Street Journal a révélé que le marché de l’épilation avait généré 1,8 milliard de dollars de chiffre d’affaires en 2008.

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Un exemple de publicité pour une crème dépilatoire…

Reste la culture populaire qui, avec ses films et ses clips gorgés de vedettes conformes aux canons de la beauté, achève de nous convaincre par la force des complexes qu’un corps parfait est un corps imberbe. Cet affreux bouillon d’influences médiatiques est fascinant, mais il n’explique pas pourquoi l’être humain en veut à son système pileux depuis si longtemps. La réponse se trouve sans doute dans la symbolique du poil. Notre pelage manifeste notre part d’animalité, avec tout ce qu’elle comporte d’agressivité sexuelle et de virilité. Une femme glabre est une femme sage, un homme lisse est un homme civilisé. Que l’on se débarrasse de ses poils pour dompter sa part animale, parce qu’on rêve d’un torse de star ou parce qu’on croit trop à ce que racontent les magazines, une seule chose est sûre : s’épiler, c’est se soumettre.

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