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 À bientôt quarante ans, l’artiste espagnol Juan Francisco Casas saisit la jeunesse au stylo Bic, au marqueur ou au pinceau, à partir de photographies de ses proches : amis et amours, parcelles de sa vie. Ses portraits intimes subliment le vulgaire, le nu et l’anodin, rendant au quotidien ses lettres de noblesse.

Quels sont les moments-clés de votre parcours artistique ?

Ma carrière est déjà longue ! J’ai commencé il y a 15 ans. J’ai eu mon bac section beaux-arts en 1999, puis j’ai enchaîné avec un master. J’ai exposé dans des musées, des biennales, des galeries d’art, partout dans le monde. New York, Miami, Chicago, Séoul, Singapour, Londres, Paris, Mexico et Bâle, entre autres. J’ai reçu de nombreux prix internationaux et j’ai eu la chance de rejoindre la prestigieuse confrérie de l’Académie royale espagnole à Rome. Mes créations ont également côtoyé celles de Gustave Courbet, Edward Hopper, Gerhard Richter, Édouard Manet et Chuck Close dans le cadre de l’exposition itinérante “Realismus” au Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung à Munich !

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Le sexe et l’intimité sont au centre de votre œuvre. Pourquoi vous être orienté vers cet érotisme de tous les jours ?

Je ne vois aucune vulgarité dans la sexualité, en tout cas pas dans la mienne. Le sexe est important pour tout le monde. C’est une forme de communication et, en considérant que mon travail est autobiographique, il devait en faire partie. Beaucoup de mes images semblent avoir un caractère sexuel, mais c’est parce qu’elles sont sorties de leur contexte. Ce jeu-là m’intéresse : en quoi mes créations montrent des situations très spécifiques, mais déconnectées du déroulé narratif qui forme la réalité. Le contexte dont elles sont extraites appartient à la sphère privée et à mes modèles. Ce sont des souvenirs qui échappent à l’observateur et sont ainsi éloignés de leur véritable sens. Mes dessins sont “exposés” à l’interprétation du public au sens propre comme au figuré. D’où l’aspect mystérieux et parfois surréaliste qui s’en dégage… En ne cherchant pas à clarifier l’environnement, on injecte du surréel dans le réel, dans l’image issue d’un quotidien qui apparaît à la fois familier et étrange.

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Quel est votre rituel professionnel ?

Je trouve de l’inspiration aussi bien dans La madeleine évanouie de Guido Cagnacci que lorsque je mate une copine en train de chier. Mes modèles sont toujours issus de ma vie. Je n’en recherche pas, ils viennent à moi naturellement. J’aime collaborer avec mon entourage, des personnes avec qui j’ai une connexion spéciale, avec qui le dialogue est spontané. Je les photographie sans les diriger pour autant. Le processus créatif démarre lorsque je prends cette photo source, au cœur de mon intimité. À partir de ma sélection, j’entame un dessin, le plus souvent avec un simple stylo à bille.

Vos portraits sont hyperréalistes, quasi-photographiques…

Ce n’est pas de l’hyperréalisme. C’est juste du dessin. Je ne cherche pas à reproduire des clichés, mais à capturer la vie et ses détails. Je ne falsifie pas, j’essaie de coller au plus près du réel… Avec des dessins et des peintures hyper-rien du tout !

On pourrait les comparer aux clichés de Terry Richardson. Qu’est-ce qui distingue votre travail du sien ou de celui de Nan Goldin par exemple ?

Ma méthode est très éloignée de celle de Terry Richardson. Je ne paie pas de modèles pour leur dire de faire ce que je veux qu’ils fassent. Dans mon cas, ce sont des amies et je retranscris ce qu’elles souhaitent exprimer. Voilà qui ressemble davantage à la démarche de Nan Goldin qui photographie ses proches dans leur vie quotidienne.

nan goldingPhoto : Nan Goldin

La pratique du dessin très réaliste prolonge autant que possible l’immédiateté d’une photographie au flash. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce contraste temporel ? Cherchez-vous à revivre l’excitation de l’instant ?

Exactement ! Il y a beaucoup de mélancolie proustienne dans le fait de se remémorer un moment passé avec une femme, qui n’est peut-être déjà plus dans ma vie, en la dessinant pendant des heures, des jours, des semaines.

Vous semblez vouloir cristalliser la jeunesse. Doit-on lire dans vos œuvres un “memento mori” ?

Le philosophe espagnol José Luis Brea décrit bien ce que j’essaie d’accomplir : Toute la jeunesse peut tourner autour d’une seule image, une seule phrase dans une chanson. C’est le monde entier concentré en un point complexe, plein de doutes, le système lui-même remis en question.” Mes dessins représentant une jeune femme avec un tatouage de squelette renvoient d’ailleurs au genre pictural des vanités (NDLR : des natures mortes induisant le caractère éphémère de l’existence). J’ai eu de la chance car c’était vraiment son tatouage, et ça correspondait à tous les niveaux de lecture escomptés.

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Une de vos séries met en scène des femmes se prenant en photo. Portez-vous un regard critique sur cette “narcissisation” de la société ou désirez-vous rendre hommage au selfie ?

Il y a quelques années, j’ai demandé aux fans de ma page Facebook de me transmettre leurs selfies. J’en ai reçus du monde entier : de l’Iran, de la Côte d’Ivoire, du Brésil, du Japon… En me basant sur cette matière, j’ai essayé de parler d’eux, pas de les critiquer, ce n’est pas aussi simpliste. J’essaie plutôt de donner à mes modèles le pouvoir de décider de la façon dont ils souhaitent être caractérisés, puis de transformer ce flux d’instantanés en œuvres d’art pérennes. Le projet reposait également sur l’idée qu’un selfie est un autoportrait.

Votre œuvre reprenant la signature “R MUTT 1917” évoque la célèbre Fontaine de Marcel Duchamp. Pourquoi avoir choisi cette allusion ? Par ailleurs, les autres inscriptions présentes dans vos dessins incarnent-elles la revendication d’une désinvolture à l’égard du marché de l’art ?

Un de mes amis a cette signature reproduite sur un urinoir chez lui. Évidemment, c’est une grosse blague en référence à Dada et son irrévérence envers l’histoire de l’art. C’est aussi un clin d’œil aux “ready made” que sont mes amies-muses. Et puis, quand j’utilise une formule provocatrice comme “Fuck art, love artist”, c’est une façon de rappeler le rôle central que devrait avoir l’artiste dans le monde de l’art, ses galeries, ses foires, ses collectionneurs et ses curateurs.

Combinée aux graffitis, aux tatouages et aux selfies, la monochromie de vos dessins fait écho au style des portraitistes de rue. Est-ce nécessaire de valoriser l’art populaire ?

Oui, je défends l’idée que l’art et la culture devraient s’adresser à tous et faire partie des bases du système éducatif.

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Aujourd’hui, la nudité et les codes du X sont omniprésents en Occident – dans les médias, la publicité… –, si bien que l’on parle de “porn culture”. Selon vous, quelle est la différence entre l’érotisme et la pornographie ?

Il n’y a aucune différence, et d’ailleurs, quelle importance ? Certains pensent que L’origine du monde de Gustave Courbet est pornographique. Certains pensent qu’un téton est pornographique, quand on l’entrevoit sur Instagram ou Facebook. Certains pensent que l’ensemble de mon travail est pornographique, c’est le cas au Moyen-Orient où mon site Internet est censuré. Bref, la pornographie n’est pas une catégorie objective et facile à définir, elle dépend de celui qui regarde.

Le dessin constitue-t-il un espace d’expression privilégié pour vos fantasmes ?

Bien sûr, une œuvre est plus qu’une œuvre. C’est le point de vue d’un artiste travaillant consciencieusement sur une image pendant des jours voire des semaines. L’acte essentiel de dessiner un corps est très sensuel, même si la scène n’est pas érotique. Sensuel car “affectant les sens”. Ma pratique est physique, charnelle, elle implique ma vue, mon toucher, mon imaginaire, le plaisir d’immortaliser un corps, un visage, des yeux, des lèvres. Recréer ces formes dans leurs moindres détails, c’est comme effleurer ce corps des millions de fois.

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Juan Francisco Casas prépare actuellement une série sur la dualité Eros / Thanatos. En parallèle, il expose à l’Académie royale espagnole de Rome et à la Galerie Fernando Pradilla de Madrid. Le 10 septembre, ce sera au tour de la Jonathan LeVine Gallery de New York d’accueillir ses amies en deux dimensions. Retrouvez le programme complet de ses événements solos et collectifs sur facebook.com/Juan-Francisco-Casas.

Retrouvez Juan Francisco Casas sur : www.juanfranciscocasas.com

Crédits dessins : Juan Francisco Casas

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