Par LULA

Le Beverley : Une espèce de cinoche en voie de disparition

Et si vous vous aventuriez au Beverley, le dernier cinéma pornographique de la capitale ? Au programme : un hôte amical, des fesses en 35 mm et le cachet d’un cabinet de curiosités.

Il est bientôt 22h, les Grands Boulevards luisent sous la pluie discrète. Avec mon copain, nous avons un peu le trac : nous nous apprêtons à tester le dernier cinéma porno de Paris, Le Beverley. Dans une rue étroite, le néon rose de ce survivant rivalise avec les réverbères, affichant son charme suranné sans retenue. Créé en 1970, il en a gardé l’esprit. À l’heure du tout virtuel, il propose au quotidien de (re)découvrir l’âge d’or du X, avec des longs-métrages tournés entre les seventies et les nineties, en argentique ou en vidéo. Les jeudis et les samedis soirs sont réservés aux couples curieux et libertins.

Nous nous approchons doucement du guichet vitré, avec la prudence des novices. L’inimitable Maurice Laroche, le propriétaire qui cumule les rôles de gestionnaire, ouvreuse et projectionniste, nous accueille avec un sourire malicieux. Quarante-quatre euros pour deux, le tarif spécial saturday night. La carte bleue n’est pas acceptée. Nous voici déjà propulsés quarante ans en arrière. Je lui demande le titre du film diffusé ce soir : l’homme débonnaire aux cheveux blancs préfère éluder. Au lieu de quoi, il m’offre un stylo-lampe de poche aux couleurs du Beverley – cadeau de bienvenue – et nous regarde disparaître dans son unique salle obscure.

COMME UN PARFUM DE LIBÉRATION SEXUELLE

Derrière les portes battantes, la projection a déjà commencé. À en croire les allers et venues des spectateurs, l’œuvre est parfaitement accessoire ; un joyeux prétexte pour vivre une expérience à plusieurs, un voyage en DeLorean, une branlette nostalgique. L’entrée est éclairée par une faible lumière rouge, façon strip club. Sur le mur de briques à droite, une horloge voudrait nous rappeler la notion du temps, alors que tout nous invite à la perdre. Trois couples sont blottis dans les fauteuils en skaï grinçants, des trentenaires, des quadragénaires et des sexagénaires. Trois générations. Ils sont à la vue et l’ouïe de tous. Quelques mètres plus loin, un renfoncement dissimule pourtant deux rangées de sièges : un compromis pour les timides. Nous nous installons au cœur de l’action.

Sur l’écran 4/3, des étudiantes font de l’auto-stop. Des brunettes à frange. L’une joue la nympho décomplexée, l’autre la prude à dévergonder. Les personnages masculins et le scénario sont mis en exergue, loin des hommes-troncs et du gonzo des années 2000. Les séquences alternativement urbaines et bucoliques sont ponctuées d’envolées musicales qui, ajoutées au surjeu des acteurs, témoignent d’un certain sens du burlesque. On dirait du Pialat avec des chattes et des bites. Le réalisateur prend un plaisir enfantin à filmer cette débauche de liberté. La pellicule est un peu usée ; par intermittence, des stries griffent les corps nus, poilus et décomplexés. Le bruit du projecteur ne laisse pas sa chance au silence. En plus de ce cliquetis régulier et réconfortant, j’entends l’un des couples se tripoter au fond de la salle. Mon imaginaire est à son paroxysme. Partager cette intimité dans ce lieu public a néanmoins quelque chose de troublant. Nous ne sommes pas excités, pas gênés non plus, mais tiraillés entre notre double-position d’acteurs et de spectateurs.

DANS SON ANTRE

Nous partons avant la fin, comme si en bons enfants de la génération Youporn, nous nous sentions soudain anachroniques. Mon copain alpague Maurice : “Vous ne vous souvenez vraiment pas du titre du film ?” Lui marmonne un “non” teinté d’une douce indifférence. Quittant sa place de guichetier, il s’engouffre dans sa cabine-cabane et nous suggère de le suivre. Un projecteur vieux de cinquante ans trône au milieu de photographies coquines, de phallus en bois et autres grigris souvenirs. Ici, le monde extérieur n’existe plus.

Maurice entame un numéro qu’il connaît sur le bout des doigts. Le changement de bobine et l’appel à participation. “Je vais vous faire travailler, si ça ne dérange pas monsieur,” me lance-t-il, gentiment autoritaire, gourmand de sous-entendus. Il en profite pour prendre ma main et la diriger vers un bouton. “Vous appuyez là, puis vous tournez cette poignée vers la gauche.” La machine se met en branle, propulsant les premières secondes de Délices profonds pour baiseuses précoces sur la toile blanche. Jouissif. Avant de nous accompagner vers la sortie, Maurice attire notre attention sur une cravache rouge accrochée à un placard gris : “C’est pour les femmes qui ne sont pas sages !” Il sourit et je réplique : “…Ou pour les hommes !”

Le Beverley

14, rue de la Ville Neuve 75002 Paris

Métro : Bonne Nouvelle

01 40 26 00 69

le-beverley.info/home

Tarif journée : 12 euros

Une réponse

  1. LuvRedheads

    La fin d’une époque. Il y a toujours une certaine nostalgie à pénétrer dans ce genre de lieu, ces vieux magasins sur lequel le temps semble avoir glissé.

    Il est certain que l’arrivée d’Internet dans nos vies a changé notre rapport au monde et donc, à la pornographie.

    Avant, on consommait le porno en revues, en cinémas spécialisés, il y avait un côté sous-le-manteau sulfureux.
    Maintenant le porno est rentré dans les mœurs, on en retrouve les codes dans la publicité, la communication. Des styles musicaux comme le rap ou la pop réutilisent eux aussi les codes à outrance. On en regarde pour la première fois de plus en plus jeune et donc, plus besoin de cinémas X…

    Ca me rappelle un magasin dans ma ville tenu par un vieux monsieur… Il l’a gardé bien après que l’âge de la retraite fut passé et on pouvait toujours y trouver, au début des années 2000, des prix… En anciens francs! 😉

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.