Par Coralie Trinh Thi

Depuis quelques années on nous parle de la méditation clitoridienne, ou méditation orgasmique, à grands coups de « À Londres, elles se font caresser le clitoris par des inconnus », ou « Méditation orgasmique, jouir en pleine conscience ».

Née en Californie dans les années 90 avec le fameux Slow Sex de Nicole Daedone, elle n’existe vraiment indépendamment qu’à partir de 2000. Depuis 2010, elle conquiert l’Europe : Angleterre, Allemagne, puis la Belgique… Et enfin les premiers workshops arrivent en France. Les articles fleurissent mais se contentent d’un pitch racoleur, de type brochure, parfois agrémentés d’une interview. Mesdames et messieurs, j’ai vraiment testé pour vous !

C’est au fabuleux festival Erosphère que j’ai pu l’expérimenter : ce festival « érotique participatif » propose de nombreux ateliers, tous axés sur la créativité et la diversité. Méditation clitoridienne, l’intitulé est si catchy que je le programme pour le 2e jour. « Ce sont des séances où l’on apprend une pratique méditative structurée, entre deux partenaires en 15 minutes autour d’un seul point de connexion, le clitoris. Cet atelier est pressenti pour celles et ceux qui acceptent de ne pas être dans la course à l’orgasme, mais qui sont plutôt à l’écoute de leur corps et des différentes sensations qu’il peut offrir. » Méditation structurée, pas d’orgasme, voilà des challenges pour moi. « Les apports de cet atelier se situent au-delà de la pulsion, il s’agit pour les festivaliers d’accéder à un niveau de connexion différent et de se laisser aller de soi à l’autre… par la méditation. »

C’est l’occasion de relever un des défis du festival : échanger avec un inconnu, c’est-à-dire laisser un inconnu caresser mon clitoris devant d’autres inconnus. Je ne compte pas vivre cette aventure comme les rock critics blasés qui hochent la tête d’un air entendu au fond de la salle de concert.

Mais après une expérience chamanique particulièrement intense, (hurler à la lune en sous vêtements avec des inconnus, ça vous transforme) je rate le début de l’atelier : une pause s’impose. Je flotte dans le hall quand on surgit de la salle orgasmique. On réclame des participantes supplémentaires – les couples peuvent être mixtes ou réunir deux filles, mais on manque de clitoris. Afin que les mâles esseulés ne soient pas obligés de quitter l’atelier, j’accepte avec deux autres femelles de les rejoindre, sur un coup de tête.

Nous avons donc raté toute la partie de présentation de la guide et de dialogue entre participants – la guide assure que ce ne sera pas problématique et résume les grands principes. Nous pouvons à tout moment interrompre l’expérience et partir (comme dans tous les ateliers d’Erosticratie). Nous devons enlever le bas, et seulement le bas, le partenaire reste complètement habillé. Le mien remplit tous mes critères : un parfait inconnu sans aucun signe particulier. Quarantenaire, taille et corpulence moyenne… et mains propres.

La guide explique que nous suivrons un protocole très précis, devant un grand croquis de vulve sur tableau blanc. Des îlots de matelas de yoga et coussins sont disséminés dans la pièce, dans une semi pénombre chaleureuse. Chaque îlot est équipé de gants en latex et d’un tube de lubrifiant.

Les clitoris s’allongent confortablement, jambes écartées et genoux repliés. Ma vulve, comme celles de la moitié de l’assemblée, est à présent offerte au regard de mon partenaire et de la trentaine de participants. Mais personne ne regarde. Sauf mon partenaire finalement, sur ordre de la guide : elle donne ses instructions à tout le groupe en temps réel. Il pose la main sur ma cuisse pour établir un contact, et examine ma vulve pour me la décrire. Cette expérience est très bénéfique pour apprivoiser sa chatte, mais j’ai déjà une excellente relation avec la mienne.

Mon inconnu enfile des gants en latex, lubrifie sa main, se place à ma droite dans une position compliquée mais très réglementée, en glissant une de ses jambes sous les miennes pour placer sa main gauche sur ma vulve. Il doit plaquer son pouce le long des lèvres et l’index contre mon clitoris. La session de 15 minutes débute, rigoureusement chronométrée. La guide ordonne de caresser le clitoris lentement de bas en haut,  verticalement, sur le côté droit.

C’est vraiment pas de chance. Ma chatte préfère le circulaire ou l’horizontal, et la gauche. (En parfait accord avec la nature yin de la vulve, et comme la majorité d’après moi.) D’accord, le but n’est pas l’orgasme, et il faut l’éviter. Mais je pensais que le plaisir n’était pas interdit, et même pertinent.

Quand je n’ai pas mal, je m’emmerde. Je suis vaguement désolée pour mon partenaire, qui doit s’emmerder autant que moi. Je n’ai aucun problème avec la NON réciprocité, ni avec le NON orgasme, ni avec la NON « suite », mais j’en ai avec la non communication des énergies et des corps, l’impossibilité de guider et de se laisser guider, même (surtout) sans mots.

Au bout de 15 minutes précises, l’expérience s’interrompt : mon partenaire doit m’étreindre, avant l’échange de nos impressions. Je m’excuse de ma totale incapacité pour l’exercice.

Mais dans le groupe, peu d’enthousiasme, et mon problème n’a aucun rapport avec le facteur inconnu car en majorité il y a des couples ou des ami(e)s. Un couple a bien eu un orgasme… parce qu’il a complètement ignoré les indications tellement il s’ennuyait : il a donc failli.

Aucune trace de spiritualité dans cette expérience, entre le chronomètre, les gants, les ordres, et le protocole (pseudo) scientifique. Je découvrirai plus tard que l’école américaine One Taste, qui a formé la poignée de guides français, met l’accent sur la communication et le plaisir – du moins sur la brochure. Une intense concentration entre les flux d’énergie de l’index et du clitoris permettrait d’atteindre, plutôt que l’orgasme, leur révolutionnaire « état orgasmique », – déjà connu en français comme la jouissance, ou « la phase de plateau ». La couleur « développement personnel » est un moyen efficace de déculpabiliser la sexualité, mais les initiés (au sexe ou au spirituel, même sous forme yoga) en sortiront frustrés… Bien trop de « doit » pour un seul doigt.

Mais aussi, beaucoup d’intentions louables, surtout pour celles qui n’ont pas testé la liste de NON… Et l’occasion pour moi de réaffirmer ma foi totale en l’instinct, l’intuition, et la pulsion, comme la voie sexuelle la plus spirituelle.

 

Toute l’affaire tient plus de la mystification que du mystique, et de cette affligeante tendance occidentale à rationaliser et rentabiliser la spiritualité. Turn-on, la société d’une des coachs officielles, a même créé une application, baptisée OKplaisir !

Et là, surprise : cette série de courts exercices guidés permet vraiment au couple de s’explorer et de se connecter par des jeux très enrichissants. Apple étant intraitable sur les contenus sexuels, il faut transposer certains massages « de l’avant bras », mais le décodage est évident. Assurément, de quoi passer au moins une merveilleuse soirée en couple – 73 minutes au total en dix parties, pleines d’idées et d’inspiration. Un parfait moyen de s’initier gratuitement et tranquillement (avant d’investir dans des « cours » de 150 à 200 euros) et de développer la communication verbale et non verbale entre amants.

L’excès de technologie dans la sexualité en  ressuscite finalement la part spirituelle…

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