Christel Le Cocq par Olivier Ezratty

Christel Le Cocq par Olivier Ezratty

 

 Amoureuse des mots et des nouvelles technologies, Christel Le Coq est la co-fondatrice de B.Sensory, une start-up qui explore le nouveau monde des livres érotico-numériques. Entourée d’une équipe mixte et motivée, elle développe la première application de lectures coquines connectées. Disponible sur smartphone ou  tablette, celle-ci est reliée via Bluetooth au Little Bird, un sextoy utilisable en solo ou en duo. Une belle promesse de vibrations pour les amatrices de prose.

 

 

– Quelle est l’origine de B.Sensory ?

En 2008, j’ai atterri dans le milieu des start-ups. C’était une période intéressante car l’iPhone arrivait sur le marché et l’on commençait à parler Internet mobile, applications et géolocalisation. J’ai alors croisé la route d’une jeune startupeuse qui s’interrogeait sur la création de livres hybrides mêlant divers médias et technologies. Dans ce cadre, j’ai publié Samedi soir, dimanche matin, une BD coquine qui racontait l’histoire de personnes se rencontrant en boîte de nuit et finissant ensemble. J’y ai inséré des QR codes qui donnaient accès à des séquences animées, nous plongeant dans la tête des protagonistes. J’étais déjà convaincue que c’est dans l’érotisme que l’on teste d’abord les nouvelles technologies, avant de les adapter pour le grand public. Et puis, on était en plein succès de Fifty Shades of Grey, tout ce que je déteste en termes de littérature, mais un bestseller qui a quand même décomplexé des millions de femmes. Certains reprochaient aussi au virtuel la perte du toucher et de l’odeur du papier. Je me suis demandé : que peut-on recréer comme sensations avec le dématérialisé ? C’est ainsi qu’est né le concept de lecture numérique sensorielle. Il était évident pour moi de commencer par la littérature érotique, parce que c’est elle qui procure le plus de sensations physiques. Enfin, il me paraissait fascinant d’imaginer un système permettant de prendre du plaisir autrement.

– En quoi ce système est-il moderne ?

B.Sensory associe le pouvoir érotique des mots à celui des outils connectés. La première utilisation repose sur le concept du « lisez, vibrez ». On télécharge un bouquin sur l’application et l’on décide de le lire en mode classique ou vibrant. Dans ce cas, certains passages du texte définis par l’auteur sont mis en relief : des lettres sont floutées, dans le désordre ou cachées par un dessin. Il faut alors souffler sur l’écran, secouer le smartphone pour remettre les lettres en ordre ou enlever le motif d’un geste de la main pour déclencher les vibrations. Mais rien n’est jamais imposé. La lectrice peut prendre les commandes à tout moment, pour prolonger les sensations ou les arrêter. Pour l’instant, on est sur des formats courts, 15 à 25 minutes de temps de lecture. Il y a également la dimension des jeux à deux. Je peux inviter mon partenaire dans l’application afin qu’il me titille à distance, ou bien il peut m’envoyer des messages en y ajoutant des vibrations. Sur le long terme, nous envisageons d’autres options, comme la personnalisation des scénarios. Nous souhaitons démontrer tout ce qu’il est possible de faire avec B.Sensory et aimerions nous associer à un professionnel du sextoy tel que Fun Factory, qui est dans une course constante à l’innovation.

Pochoir Miss Tic

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– Où en êtes-vous dans le planning ?

On a encore du boulot ! On a sorti un premier modèle qu’on a fait essayer. Il marche, mais on a de nombreuses contraintes techniques. Le corps étant rempli d’eau, mettre un module Bluetooth au sein d’un sextoy qui est totalement inséré, altère la communication. Voilà qui explique la forme du Little Bird, dont nous sommes en train d’améliorer l’antenne et le design. La prochaine étape, c’est de produire de nouveaux prototypes et de les confier à des bêta testeuses. En parallèle, nous développons l’application, nous récupérons les contenus auprès des éditeurs partenaires, dont Livrior, La Musardine, J’ai Lu, Les Éditions Blanche et Les Éditions 38, et nous faisons travailler des auteurs sur des textes originaux.

– Vous adressez-vous à un public 100% féminin ?

Il y a plus de femmes que d’hommes qui lisent des textes érotiques. Le Little Bird leur est dédié. Cela dit, je pense que la France est un pays coincé. Un tas de filles n’osent pas acheter de sextoy et attendent qu’on leur offre. Comme nous allons sortir B.Sensory fin 2015 ou début 2016, j’espère que ce sera un cadeau de Saint-Valentin. L’achat sera donc masculin et la consommation des contenus, féminine.

« Certains hommes m’ont insultée sur Twitter, affirmant que j’étais une mal baisée ou une chaudasse »

– Votre démarche est-elle féministe ?

À la base, non, mais j’ai pris des claques et des remarques à la con. Certains hommes m’ont insultée sur Twitter, affirmant que j’étais une mal baisée ou une chaudasse. J’ai rencontré un banquier qui m’a balancé : « On ne vous aidera jamais car votre projet n’est pas éthique ». J’ai été confrontée à une majorité de quinquagénaires qui voient encore le sextoy comme un concurrent et ne conçoivent pas que leurs femmes se masturbent en leur absence. À la demande de financeurs publics, j’ai dû bidonner des dossiers de subventions parce que mentionner le mot « sextoy » n’était pas politiquement correct. Et des femmes m’ont dit que j’avais du courage, que ma démarche était « couillue »… Quand je me suis lancée dans l’aventure B.Sensory, je me doutais que le projet pourrait faire tiquer, mais pas qu’en 2015, à l’heure où l’on trouve des petits sextoys à côté des préservatifs dans les supermarchés, mon concept, pourtant assez soft, poserait autant de problèmes. J’ai pris conscience que l’on n’était pas aussi libres que ce que l’on pensait. Dans les magazines, on parle de sexe de façon crue et décomplexée, mais ce n’est que la vitrine. Notre société andro-centrée fait du plaisir féminin une question extrêmement politique. Pour beaucoup d’hommes, c’est le dernier terrain où l’on ne peut pas exister sans eux.

– Et la jeune génération ?

Bercée par YouPorn, elle est plus ouverte. Pour elle, le sextoy est démocratisé….(2ème partie de l’itw de Christel Le Coq)

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