Depuis 2011, La fête du slip réchauffe le paysage culturel lausannois avec une programmation culottée. Ce festival artistique des sexualités monté par Viviane et Stéphane Morey, sœur et frère engagés, s’appuie sur une philosophie “sex-positive”. Hors du cadre universitaire, les questions sexuelles et identitaires deviennent prétextes à une réflexion collective. Enseignante à la ville, Viviane définit La fête du slip comme un événement grand public, ouvert et convivial. Elle nous dévoile ses dessous…

www.lafeteduslip.ch

Pourquoi avoir lancé La fête du slip ?

Stéphane et moi sommes issus du domaine des sciences sociales, notamment des gender studies. Mon frère a suivi des études en anthropologie visuelle à l’Université libre de Berlin, ville où il a découvert le mouvement sex-positif et le porno alternatif local. Il est revenu avec des étoiles plein les yeux et s’est demandé pourquoi ça n’existait pas à Lausanne. Au final, vu que rien ne se passait, nous avons décidé de nous y mettre.

Quelle en est la couleur ?

On vise toute forme d’art de qualité qui met en scène, en jeu, en discussion les sexualités, le genre et les identités sexuelles. On essaie de sortir du milieu académique ces problématiques, de les rendre accessibles et de démontrer que c’est un pivot, un endroit où s’articulent des relations de pouvoir très importantes. La fête du slip s’adresse à tous. Elle constitue un espace de réflexion essentiel qui crée des situations dans lesquelles les spectateurs peuvent se rencontrer et se confronter. Le but n’est pas de donner des réponses toutes faites, mais de proposer une perspective critique.

La fête du slip est-elle une affaire de famille et s’inscrit-elle dans le prolongement de votre éducation ?

Oui et non ! Nous avons grandi dans une famille très croyante. Nos parents étaient missionnaires. Le côté prosélyte, l’envie de changer le monde pour le rendre meilleur, ça oui, ça découle de notre éducation. Par contre, en termes de morale, pas du tout. La fête du slip est une rupture. On continue à bien s’entendre avec nos parents, mais ils ne partagent pas toujours nos opinions sur les sexualités et le genre. Il faut préciser que l’on n’est pas les seuls à faire vivre La fête du slip, il y a 36 personnes qui travaillent au bureau et une soixantaine de bénévoles qui nous aident pendant le festival. On se répartit les tâches en fonction des qualités et capacités de chacun. Stéphane est directeur général et administratif, et il s’occupe de programmer la compétition porno internationale. Moi je suis directrice artistique. Je gère la coordination de l’équipe, en particulier la partie arts vivants, la traduction et le sous-titrage des films.

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Le nom de votre festival dénote un certain humour. Pourquoi avoir choisi ce nom et ce ton ?

En plein brainstorming, Stéphane m’a lancé “On ne va quand même pas l’appeler La fête du slip !” et moi j’ai répondu “Pourquoi pas ?”. On trouvait ça drôle, on voulait l’inscrire dans cet esprit zen et bouddhiste selon lequel il faut aborder sérieusement les choses légères et légèrement les choses sérieuses. Par ailleurs, ce titre n’est pas traduisible. On souhaitait inscrire notre événement dans quelque chose de local, qui cible surtout les Lausannois. Bien sûr, il a une portée internationale, mais il n’est pas “transportable”, ce n’est pas une franchise.

D’après vous, quel rapport entretenons-nous avec la sexualité en Occident ?

On pourrait écrire une thèse sur ce sujet. Le discours dominant est très normé. Ici, on a l’impression qu’on est ouverts alors que seule une certaine sexualité a été rendue normale : blanche, jeune, photoshopée, lisse et avant tout hétérosexuelle. Quand on parle de sexualité divergente, des marges, des rapports de pouvoir et des inégalités, ça fait vite grincer les dents, ça met mal à l’aise. Les gens sont prêts à discuter de sexe tant qu’ils ne remettent pas en cause leur vision fondamentale de la société.

Revendiquez-vous votre appartenance à la mouvance sex-positive ?

Oui ! “Sex-positive” est juste une autre appellation du “féminisme pro-sexe”. Dans les années 60/70 aux États-Unis, suite à la libération sexuelle et aux nouveaux droits des femmes, il y avait un vide militant. On avait obtenu le vote, mais on se disait : “Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?” L’accès au porno était soudain plus facile. Tout un pan du féminisme a donc commencé à l’attaquer, y voyant la poursuite de la prostitution et le cœur de la domination masculine. Des voix ont fini par s’élever contre ce phénomène : “Attention, tout n’est pas mauvais dans le porno et le sexe !” D’ailleurs, la prostitution, que l’on appelle travail du sexe dans la mouvance sex-positive, peut être défendue dans une certaine mesure. Du coup, le féminisme pro-sexe vient de là, du fait d’affirmer que la sexualité est une articulation primordiale dans les rapports de domination entre les sexes. Il s’agit de se réapproprier sa sexualité, de déterminer des alternatives et avec un peu de chance, changer le monde !

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Comment déterminez-vous l’équilibre entre discours militant et expression artistique ?

L’artistique, le culturel et le militantisme sont indissociables. On est sept programmateurs. Dans les arts vivants et visuels, le cinéma, la compétition de porno comme la musique, nous sélectionnons ce qui nous touche, nous semble le meilleur. On ratisse large pour peaufiner un programme à la fois accessible et pointu, et l’on fait en sorte qu’il y ait une cohérence entre les éléments.

Votre programmation musicale exigeante et aventureuse laisse à penser que La fête du slip est le catalyseur d’une énergie créatrice autant que sexuelle. La sexualité est-elle un argument pour rassembler les forces vives de la culture underground ?

L’art et le sexe nous excitent tout autant. On est traversés par les questions de genre, de sexualités, d’orientations sexuelles, dans leurs dimensions théoriques et philosophiques, et en même temps, on est die hard fan de la culture underground. Je le répète, artistique et politique marchent main dans la main. Une œuvre esthétiquement intéressante, mais creuse au niveau du discours ne nous attire pas, et vice-versa. On est dans une double exigence et une double passion depuis le début.

Quels sont les temps forts de l’édition 2016 ?

La compétition porno internationale est toujours un grand moment. Cette année, je me réjouis de la venue de la compagnie danoise HIMHERANDIT, chapeautée par Andreas Constantinou qui présente son spectacle The WOMANhouse. Primé plusieurs fois au Danemark, celui-ci sonde la masculinité à travers les chorégraphies de quatre danseuses. On a aussi un florilège d’expositions et de happenings, dont “Grand dessin cochon”. Ensuite, il y a les soirées dansantes au “Bourg” avec des projections, notamment Räuberinnen de Carla Lia Monti, sorte de conte moyenâgeux anarcho-féministe à la John Waters, génial, très drôle… Les thèmes qui se dégagent sont ceux de la performance du genre, de l’identité et de la transgression dans l’identité, de la réappropriation des moyens pour se définir, et celui de la technologie dans le rapport à l’autre et à soi. Par exemple, la performance interactive Watch me work est centrée sur l’activité de cam-girl. Enfin, on s’interroge sur la réalité virtuelle, le transhumanisme, ses avantages et ses dangers, à travers des installations et des conférences.

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Pourquoi avoir opté pour une ambiance glory hole et backroom dans le graphisme de votre site ?

Nos graphistes sont doués, ils ont de l’humour ! On apprécie cette décontraction. Et puis le trou évoque bien des symboliques érotiques : le glory hole, les orifices et les protubérances corporels, et en quoi leur union peut ou non générer du plaisir. Il y a aussi l’idée très forte de l’absence et de la présence, et du désir qui naît de leur alternance. Et tout l’univers scabreux qui rime avec sexe et scandale. La communication visuelle de 2016 joue sur les contrastes et les ambivalences.

En Suisse, est-ce difficile de trouver des financements pour un festival comme le vôtre ?

Ce n’est pas facile du tout ! L’an passé, on a été soutenus à hauteur de 10 000 francs suisses (9 136 euros) par la Loterie romande. En 2016, davantage d’institutions nous aident : des fondations, notre ville, notre canton… Néanmoins, le total ne dépasse pas 40 000 francs (36 540 euros). On est reconnaissants, mais ça reste modeste, donc la lutte continue. Par ailleurs, nous sommes fiers de nous être auto-financés via le crowdfunding pour les trois premières éditions ainsi que pour une bonne partie de la quatrième. Cette contrainte nous pousse à utiliser l’argent à bon escient, à privilégier le bénévolat et à instaurer une ambiance conviviale.

Avez-vous déjà renoncé à certaines collaborations à cause de divergences de points de vue ? Les artistes doivent-ils écrire “lu et approuvé” au bas de votre manifeste s’ils veulent participer ?

Ça ne nous est jamais arrivé. On se renseigne sur les participants, leurs productions et leurs objectifs. Cependant, je crois important, en tant que programmateur, de ne pas devenir un dictateur idéologique. Parfois, j’ai décidé de montrer des œuvres dans lesquelles je ne me retrouvais pas, parce que le but était de susciter des réactions et des débats. Cette année, malgré son aspect délicat voire problématique, on a diffusé Geliebt, un film de Jan Soldat qui croque le portrait de personnes zoophiles. Je ne suis pas d’accord avec ces pratiques, mais c’est intéressant de dire que ça existe, de méditer ensemble et de faire face à qui l’on est collectivement, aux décisions que l’on prend. Au final, notre manifeste présente nos aspirations et nos valeurs, mais on n’est pas fermés, comme en témoigne notre programmation.

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Pouvez-vous raconter une anecdote marquante sur La fête du slip ?

Mes anecdotes préférées se déroulent souvent avant le festival. Quand je téléphone pour des demandes de fonds ou de prêts, je commence toujours par “Oui, bonjour, c’est Viviane de La fête du slip”… Ça s’améliore, mais on m’a beaucoup raccroché au nez pensant que c’était un canular ! Je devais rappeler pour m’expliquer. Aujourd’hui, les gens rigolent moins, ils connaissent La fête du slip, se montrent curieux, nous suivent de plus en plus, et ça met du baume au cœur.

Propos recueillis par Lula
Photos Anthony Peluso

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