Libération sexuelle : une nouvelle injonction de performance ?

 

La « libération sexuelle » s’affiche en occident : le corps et la parole, libérés du jugement moral, s’exprimeraient enfin à travers force minijupes, bikinis, témoignages décomplexés et conseils sexo motivants. Les sexologues et les cours pratiques fleurissent, pour que chacun et chacune puisse s’épanouir sexuellement.

L’épanouissement sexuel est devenu un facteur primordial de qualité de vie, autant que la force physique, la beauté, la richesse ou le prestige social (par ordre d’apparition historique). Et en devenant un facteur de réussite sociale, il est inévitablement devenu une injonction… une obligation de rentrer dans une norme, façonnée par nos valeurs culturelles. Comme dans tous les autres domaines, la performance s’impose au détriment du très sous-estimé bien être individuel.

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Plus longtemps !

L’injonction la plus évidente reste celle du : plus longtemps. Elle s’adresse bien sur aux humains pourvus de pénis, et plus spécifiquement au male hétérosexuel. Une ancienne légende prétend que l’homme (programmé pour jouir en quelques secondes) et la femme (impossible à faire décoller sans des heures de préliminaires) seraient biologiquement incompatibles. (Ce « précoceshaming » semble d’ailleurs sans équivalent dans la communauté gay…)

Cette fausse croyance s’estompe avec le début d’une vie sexuelle satisfaisante, mais cela ne suffit pas à anéantir le mythe de l’éjaculateur précoce dans l’inconscient collectif. Pourtant, l’immense majorité des femmes ayant un partenaire régulier se plaignent bien plus d’une « lenteur » laborieuse que d’une « rapidité » frustrante… La majorité des femmes qui déclarent simuler le font pour mettre fin à un coït qui s’éternise.

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Mais les préservatifs, crèmes (et autres dispositifs farfelus) à effet retardateur envahissent les rayons des supermarchés et les publicités dans tous les médias. Une gigantesque « campagne d’information » (discrètement financée par un labo) a martelé à la télévision, sur internet et en affichage géant dans le métro qu’un homme sur trois (selon les organisateurs – un sur cinq, selon la police) serait gravement touché par l’éjaculation précoce. La grande majorité des femmes en sont aussi victimes : un sondage leur a demandé s’il leur était déjà arrivé de souhaiter qu’un rapport sexuel eût duré plus longtemps – le nombre de oui révèle une véritable catastrophe sanitaire !

Pour mémoire, l’éjaculation précoce est un vrai problème médical, toujours rare bien que sa définition s’assouplisse chez les sexologues ces dernières années : évidemment, il s’agit de la première cause de consultation de la clientèle masculine. Ironiquement, les problèmes plus courants de « contrôle » de l’éjaculation sont surtout provoqués par une pression psychologique excessive, dont le nom scientifique officiel est…« anxiété de performance ».

Votre partenaire sera toujours plus satisfait d’une excitation excessive, très flatteuse, que d’une longue galère avec un peine à jouir – d’ailleurs, le porno gay exploite une niche « éjaculateur précoce ».

Plus vite !

Cette injonction contredit la précédente : mais notre société adore les injonctions contradictoires, elles créent des névroses qu’on peut compenser dans la consommation compulsive. A l’ère technologique, la rapidité et l’efficacité sont des valeurs incontournables. Speed dating, réseaux sociaux, Tinder, happn, tous ces nouveaux outils favorisent la consommation et la conclusion rapide. Fini, les petites annonces du Chasseur français, les échanges de lettres, l’attente du facteur, le premier thé, les fiançailles… Oops, bug de Tardis : Fini, l’attente du texto, du coup de fil, le premier verre, le diner, le jamais avant le 3e soir… Les lambins sont des losers, puceau ou coincée frigide ! Si le male est supposé accélérer la conquête puis ralentir le coït, la femelle est également prise dans une double injonction, encore plus contradictoire : le fantôme des noëls passés la traite encore de salope tandis que le fantôme des noëls futurs la traite déjà de frigide dépassée. Faut il maintenant coucher le premier soir, est-on toujours obligée d’attendre le troisième ? Une seule solution : vivre son présent.

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Plus nombreux !

La quantité permet aussi de mesurer le niveau de rapidité et d’efficacité. Le nombre de conquêtes, ou au moins de possibilités de conquêtes, révèle notre valeur sur le marché. En vérité, si le passage à l’acte est heureusement moins problématique qu’il y a 100 ans, grâce à la contraception et à l’évolution des mœurs, la consommation compulsive ne séduit qu’un nombre très réduit de sujets. Malgré l’image véhiculée par les médias et les publicités, le marché du sexe n’a pas connu de révolution radicale, statistiquement. L’immense majorité reproduit d’ailleurs les mêmes rituels de parade amoureuse… sur d’autres supports plus rapides. Peu de virtuel aboutit à un échange de numéros, peu de téléphone aboutit à une rencontre IRL, peu de IRL aboutit à un rapport sexuel… mais beaucoup de rapports sexuels aboutissent à une relation.

Haltestelle Woodstock

Haltestelle Woodstock

Plus libéré !

Le temps du monotone missionnaire du samedi soir semble définitivement révolu : après avoir épuisé les catalogues de positions saugrenues et impossibles, la sexologie d’aujourd’hui évoque sans aucun tabou des pratiques considérées déviantes pour les générations précédentes. On a d’abord donné des conseils de fellation dans des magazines pour adolescentes, on prêche régulièrement pour la sodomie dans les féminins, le BDSM est devenu mainstream… Toute cette information serait formidable si elle n’était pas systématiquement présentée comme un nouvel idéal incontournable : la fellation – meilleur filtre d’amour, le clitoris – seule clé du plaisir féminin, le point G – nouveau graal, la gymnastique du périnée – indispensable au bien être… L’abominable marketing de la honte surgit alors, et la culpabilité de ne pas être la machine sexuelle parfaitement fonctionnelle et entretenue (avec derniers équipements de série inclus) vous submergera. Heureusement, l’option BDSM reste une option, malgré tous les nœuds qu’on crée dans nos cerveaux.

Plus d’orgasmes !

La femme d’aujourd’hui se doit de jouir : on lui a montré son clitoris sous toutes les coutures et en 3D, on lui enseigne les exercices de Kegel, on lui vend des boules de geisha pour muscler son périnée… En corolaire l’homme se doit de déclencher des orgasmes, encore plus que par le passé – s’il a toujours du assumer la responsabilité de l’acte sexuel, il a maintenant une obligation de résultat. Souvenez vous : la majorité des femmes qui simulent le font pour mettre fin à un coït qui s’éternise – sans vexer leur partenaire. La combinaison de ces deux injonctions a des effets dévastateurs : plus l’homme culpabilise de ne pas réussir à provoquer un orgasme, plus la femme culpabilise de ne pas y parvenir, ou pas assez rapidement. Du coup, plus personne ne jouit de l’échange. Plaisir d’offrir, joie de recevoir.

L’orgasme n’est ni un droit, ni un devoir : c’est un cadeau.

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Liberté sexuelle

En vérité, malgré la révolution sexuelle de mai 68, le problème reste exactement le même. La liberté n’est pas et ne sera jamais « l’obligation de faire l’inverse » – même si pour certains la libération est un chemin vers la liberté.

La liberté sexuelle n’est pas, comme ses opposants terrifiés le pensent, l’obligation que « tout le monde baise avec tout le monde ». La liberté sexuelle est le libre choix de baiser à l’envie … ou de ne pas baiser du tout, et tous les autres choix entre ces deux extrêmes. La liberté du corps s’étend du burkini au monokini. La liberté, c’est pouvoir, pas devoir : le seul autre verbe pertinent est vouloir.

Oublions l’idée d’être libéré, et surtout de le paraitre : soyons libres. Et surtout, libres de toutes les injonctions, libres d’être soi-même.

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