Prénom : Doris

Nom : Arnold

Métier : Professeure de Pole Dance

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9h

Avant d’aller évacuer nos calories les plus coriaces, allons boire un thé chez notre chère Doris Arnold. Nous sommes accueillis par un petit chien Jeff Koons, animal de compagnie bien dressé quoique très frigide. Pendant qu’il prend l’air dans le jardin, nous profitons pour faire connaissance avec Doris : rapidement nous évoquons le fait qu’en France, les cours de pole dance ne courent pas trop les pistes. Ce qui fait que Doris est un cas atypique ; une prof particulière. Si elle a bossé pendant 6 ans en boîte de nuit en tant que gogo danseuse, c’est en visualisant des vidéos d’Australie ou des States sur l’Internet qu’elle a approfondi la discipline du pole de façon autodidacte. Et de faire le grand écart avec souplesse : entre la performance sexy et le sport. Entre la sensualité et le dépassement de soi. Et enfin : entre la technique et la pédagogie – pour reprendre ses termes, elle « forme ses futures concurrentes ». Depuis quasiment un an, Doris enseigne au Studio Françoise, qu’on pourrait considérer comme sa boîte de jour. Allons-y donc – en tournoyant gaiement autour de la barre verticale du métro.

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10h45

Évidemment quand j’ai annoncé que j’allais suivre une championne de pole dance (2013), on m’a rétorqué la formule prévisible : « Tu vas te rincer l’œil ». Il est vrai que le Booty Shake ou le Floorwork ne comptent pas parmi mes spécialités. Mais bon. Je me suis dis que je serais à peu près comme une jeune fille perdue dans une salle de musculation avec des mâles virils dont la sueur descendrait le long du corps et dont le sang monterait à la tête. Sexy et non disgracieux, en effet, mais ça serait comme être dans l’envers du décors que de voir des corps à l’envers ; découvrir presque les astuces d’un tour de magie sur l’harmonie physique, les secrets d’une peau ferme, d’un déhanché du tonnerre. En fait, c’est si fluide et pro que je me croirais autant dans une démonstration de pôle perso que dans une boîte privée : les flashs de la photographe remplacent les effets stroboscopiques, les décharges électroniques épousent les corps quasi contorsionnés, les néons virent au violet sur les barres métalliques. Face à ces corps sculptés, comment rester de marbre ? Je suis venu pour suivre Doris Arnold mais – merci bien – pas ses mouvements, oui… Je suis venu juste pour regarder. Bon, d’accord : à l’instar des tee-shirts conçus par le Studio Françoise : « Je suis venu pour mater ». Donc oui, pour me rincer l’œil.

12h10

Pour arriver au Studio, il faut passer le Pont de Sèvres, l’enjamber : mouvement exécuté sans peine – une maîtrise due à de nombreuses années d’abdos fessiers intensifs. Une fois sur place, ce constat : le salon est beau, ample, clean, très élégant pour un espace sportif, il ressemble en fait à une grande collocation girly avec, au-delà des salles d’entraînement, une cuisine/salon de thé ou encore un coin de fringues importées d’un peu partout par Doris elle-même au cours de ses nombreuses excursions. Le long des couloirs, les murs n’ont pas d’oreilles mais des yeux, ceux de femmes plantureuses avec des talons qui perforent le sol – des illustrations numériques portant la griffe d’une certaine Elonie Peres. A chaque saison, il y a une exposition qui reflète l’esprit des chorégraphies de Doris, une image strong et sexy. Reflet, image, il y a plein de miroirs quand on entre dans la grande salle de cours « Ça va les meufs ? » lance Doris : moi, ça va. J’y trouve ma place, dans un coin, au coin même de la salle – mais, vous avez compris, il y a pire comme punition.

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13h

L’Éducation Nationale va mal, les enseignants gueulent qu’on ne les écoute plus. Si l’on en croit les témoignages de ses élèves, Doris est davantage qu’une prof, plutôt une sorte de guide qu’on écoute autant qu’on la suit et qui œuvrerait dans la psychologie physique ; se sentir bien dans sa tête passe d’abord par l’entretien de son sex-appeal. Qu’est-ce qui fait la différence avec les cours de Doris ? Ils ne sont pas académiques : « Si tu veux faire des mouvements d’ondulations sexy, il ne faut pas que tu penses à un cours de fitness » ; et ils sont très punchy funky : « Dès que tu passes cette porte, tu oublies ton taf ». Doris prône le lâcher prise – mais pas trop quand même : il faut bien tenir la barre pour éviter de se prendre les plateforme shoes dans le tapis. Je prends des notes.

14h30

Place à la musique : du lascif, du Young Thug, du Jon Locke, du rap, du ragga, du r&b ; DJ Doris élabore la bande-son de nos efforts moites, des playlists disponibles sur YouTube mixant des gros hits et des pépites plus confidentielles (suave Druzy, pas mal du tout). D’abord, l’échauffement sur le rythme puis Doris coupe, traduit les paroles : « Tu veux qu’on m’appelle girlfriend ? Je suis une princesse » ; « Pussy to the sky, ça veut dire que tu lèves ta minette vers le ciel » ; et donne les instructions : « Au fuck, la jambe doit monter ». Bon, dit comme ça, on pourrait croire mais non, ce n’est pas un cours d’éducation sexuelle. Les miroirs, de longs couloirs de silhouettes multipliées, donnent l’illusion de figures reproduites à l’infini. Danser devant un miroir, c’est briser la glace. Depuis Basic Instinct de Paul Verhoeven, on connaît la puissance érotique des miroirs : ils seraient la conciliation ultime de nos pulsions voyeuristes et narcissiques. En parlant de Verhoeven, durant une démonstration solo de Doris, nous évoquons Showgirls, film de danse qui boîte tellement il s’est pris de tomates dans la tronche (il est le détenteur du record de Rotten Tomatoes). Doris évoque Magic Mike, on parle encore de la fabuleuse scène culte de lapdance dans Boulevard de la mort. Pour faire le lien entre street music, cinéma et danse, je pense à Fish Tank (l’un des premiers rôles de bombasse Fassbender) réalisé par Andrea Arnold – une cousine éloignée de Doris Arnold ?

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17h

C’est l’heure de la réunion pour Doris et ses acolytes : ça parle notamment de nouveaux slogans punchlines pour les tee-shirts (« Je suis venu ici pour mater, ça me paraît bien »). On suit d’une oreille, parcourt le planning – un cours s’appelle Tout pour le bidou – et comme dans une salle d’attente chez le coiffeur, il y a quelques revues, ici people dance, avec un ouvrage sur Dita Von Teese ; on peut feuilleter sur l’effeuillage. Il y a encore le Dictionnaire des Fantasmes et Perversions ou Comment séduire un homme sans se fatiguer ? ; sur ce coup-là, c’est raté, le pole dance séduit un homme mais, soyons honnête, en se fatigant. Il faut souffrir pour être belle. Le nanar Mes Copines (avec Léa Seydoux et Soko) avançait l’idée selon laquelle il faut jouir pour être sexy, partant du principe que Britney Spears a longtemps berné son monde à propos de sa virginité. Alors quoi, le pole dance, c’est plus sexuel ou sportif ? Si on le pratique ailleurs que dans un lit, peut-on quand même considérer le sexe comme un sport de chambre ? L’amour lui-même est-il un sport puisque quelque part la passion muscle le cœur ? Tant de questions existentielles s’entassent dans ma tête en jetant un dernier coup d’œil au livre Harry Peloteur et la braguette magique.

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20h20

En sortant du Studio, on recroise des élèves. Une jeune fille de passage à Paris explique que dans son pays, La Chine, le pole, c’est… Compliqué, interdit ou mélangé à des danses traditionnelles pour que la pilule passe mieux. Une autre, débutante, craint que je sois le membre d’un quelconque jury mais non : si j’ai pris des notes, je n’en ai pas mises. Je me permettrai juste cette pirouette prévisible : bravo les filles, vous avez placé… La barre haut ! Direction le bar : après tant d’efforts, se désaltérer, et cette fois pas avec du thé. Il faut rappeler que Doris vient du milieu de la nuit, le strip, où ça tise, et plus encore : mais plutôt que de taper une ligne, Doris préfère maintenir la sienne. Nous parlons de danse, répétons que ça serait bien qu’en France, il y ait plus de cours de pole. Pendant ce temps, les enceintes envoient du gros r&b velouté, les miroirs étincellent, les murs se rincent l’œil… C’est reparti pour un tour ?

 Photos Catherine Calvanus

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