Prénom : Marjorie mais tous le monde l’appelle Ma

Nom d’artiste : Ma Publictherapy

Métier(s) : Djette déjantée, chanteuse énervée et DA inspirée.

11h : Quartier de la Place des fêtes (Paris 19ème)

Ma nous a donné rendez-vous chez Nikita, effeuilleuse burlesque, sa chérie depuis deux ans. Elles ne sont pas mariées, mais Ma aime l’appeler  « sa femme ».  Café clope dès le matin, elle vient de se lever. Petit déjeuner avec Nikita. Elle l’a rejointe tard hier soir, ou plutôt tôt ce matin. DJ résidente dans un club lesbien, ses sets durent en général jusqu’à 7h. Ma dort peu.

11h 40 : Elle peint sa bouche. Elle ne sort jamais sans son rouge indélébile. Il durera jusqu’à la nuit. Toujours pressée, pas le temps que Nikita libère la salle de bains, ça tombe bien, il y a un miroir dans l’escalier de l’immeuble.  

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

Chaussures montantes, leggings et jupe en strass ultra courte. A part sa besace de Djette avec son matos en bandoulière, Ma ne porte jamais de sac à main, elle déteste, son portefeuille est planqué dans sa botte. Une tenue de guerrière : « Je suis une femme qui sait ce qu’elle veut et qui l’obtient toujours ».

11h 50 : direction le marché de la place des fêtes. Originaire de Cognac en Charente, elle aime les bons produits, surtout les huîtres, des charentaises, les meilleures. Au moins deux fois par semaine, elle en commande une douzaine qu’elle va déguster avec sa femme au PMU d’ à côté, le QG des gars du marché. Loin de son univers, depuis un an, ils sont devenus ses amis, sans jamais la juger. Champagne et huîtres iodées, Ma ne connaît pas de meilleur remède anti-gueule de bois.

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

14h : dans une cave du 4ème arrondissement, le studio de répétition d’Anatomie Bousculaire, groupe de gros rock lesbien.  Depuis une vingtaine d’années, il tourne en France, et surtout en Allemagne et en Russie. 45 tours des années 80, poupées barbie déglinguées, le lieu est minuscule, bordélique et charmant. J’y trouve même un garçon. Pas trop compliqué d’être le bassiste d’un groupe de lesbiennes ? Dans un éclat de rire, il m’avoue que ce serait plutôt lui, la fille  ! On quitte Cécile, Olivier et Alice sur un « à plus les gars ! ».

Anatomie Bousculaire © Pascal Brizard

Anatomie Bousculaire © Pascal Brizard

14h45 : A grandes enjambées, Ma m’entraine dans un dédale de ruelles vers la porte Saint Denis, dans le Xème arrondissement. Elle a réservé une heure dans une salle de répétitions. Avec son mètre 83, je dois presque courir pour ne pas la perdre et pourtant je ne suis pas petite ! Plus jeune, comme souvent les grandes, Ma a complexé sur sa taille. Aujourd’hui, voir le monde de haut, elle aime bien (et ça permet d’aller plus vite).

15h : Répétitions avec Arthur, son alter ego dans « Vodka gun », son nouveau projet musical.  Un hommage aux riot girls et aux free nipples, mouvements contestataires qui revendiquaient la liberté pour les femmes de pouvoir se balader comme les hommes, torse nu, pour promouvoir l’égalité des sexes.

Auteur, compositeur, interprète, à chaque nouvel album – elle en a déjà 7 derrière elle- , Ma crée un univers visuel aussi important que sa musique. Surprise, même les répètes se font en soutif. Sons grunge, puissants, une voix  qui module du grave à l’aigu sans efforts, de la colère à l’extase. Marjorie fait sa public therapy en privé.

15h bis

© Pascal Brizard

© Pascal Brizard

17h : Tournée des bars de son quartier. Elle vit dans une portion de la rue saint Denis « où ça tapine encore ». Il n’est pas rare qu’au petit matin elle prenne son café avec des maitresses SM plus toutes jeunes, qui depuis 20 ans, gagnent leur vie grâce à leurs réguliers. Comme aux platines, Ma aime mixer les univers, des bars populaires de la rue du Faubourg du Temple à l’hôtel 4 étoiles qui vient d’ouvrir porte Saint Martin. Son salon, avec feu de cheminée est idéal pour un 5 à 7… romantique. Coup de fil à Nikita : « on s’appelle autant de fois que nécessaire ».  Dans quelques heures, elle sera aux platines et Nikita à l’effeuillage pour une soirée spéciale place rouge.  

©Pascal Brizard

©Pascal Brizard

« Mixer pendant 8h d’affilée et trouver une idée toutes les trente secondes, c’est très physique, j’ai besoin de recharger les batteries avant d’entamer la soirée ».

© Pascal Brizard

© Pascal Brizard

20h : Chez elle, Ma enfile une robe de circonstance, rouge évidemment. Ses fringues, elle ne les achète pas, hormis ses chaussettes et ses dessous. Pas besoin, elle récupère la plupart de sa garde-robe au club où elle mixe. « C’est fou ce que les filles peuvent oublier comme vêtements, on les met de côté mais c’est rare qu’elle viennent les récupérer. j’attends et après, j’embarque ce qui me plaît ! ».

21h : Dîner rue des Ecouffes, Paris 4, en face du club où Ma doit mixer. On entend le patron dire qu’il y a eu une fusillade dans le XIème arrondissement. Pour le moment on ne sait rien. On est vendredi 13 novembre.

© Pascal Blizard

© Pascal Blizard

22h : le 3W. Pour Women With Women. L’un des deux seuls clubs lesbiens de la capitale, alors qu’il y a tant de bars gay. Ma m’explique qu’une fois en couple, les filles sortent moins et surtout que les inégalités hommes-femmes persistent, elles ont moins de pouvoir d’achat. Ma est DA et DJ résidente du lieu, c’est elle qui fait la programmation. « On vient ici pour écouter de la musique fort  et pour choper, mais les garçons peuvent rentrer, on les limite seulement à 20% de la clientèle et on les trie sur le volet pour éviter les gros boulets qui fantasment sur les plans à trois ».

22h15 : On apprend qu’une prise d’otages a lieu au Bataclan. Le spectacle d’effeuillage est annulé. Ma demande à Nikita de rester chez elle. Au 3W, on est une vingtaine. Tout le monde est inquiet mais on a besoin de se défouler. On boit, on danse sur les Gypsy Kings. Ma enchaîne les morceaux. « 97% du langage est corporel. Quand je mets un morceau, je regarde ce qui se passe dans le corps des gens et je sais tout de suite sur quel morceau enchainer ».

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

Ma Public Therapy © Pascal Brizard

00h30 : La préfecture a demandé aux établissements de fermer. Je sors du club avec Ma. On ne sait pas où sont les terroristes, on entend les sirènes. On ne sait pas où aller. Le seul taxi qu’on voit passer ne veut pas nous prendre, il ne veut pas passer par « nos quartiers « ( le Xème et le XIXeme), « pas envie de se faire descendre ». Ma et moi nous dirigeons vers la Seine. Les rues sont désertes, tout est fermé, aucun endroit où se réfugier, Paris semble mort. Les lèvres de Ma ont gardé leur rouge.  

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